Light Sleeper - Late Night Writings On Cinema
       
De l’Homme sans Nom au Nom de l’Auteur: Les Westerns de Clint Eastwood
by Jean-Pierre Coursodon

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This article first appeared in Positif, October 2003, #512
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Si la carrière d’Eastwood comme réalisateur de westerns reste quantitativement modeste (quatre films en vingt ans, le dernier déjà vieux de plus de dix ans, et présenté par son auteur lui-même comme une sorte d’adieu au western) elle est à tous autres égards exceptionnelle. Abordant le genre dès sa deuxième mise-en-scène, il y apporte, en tant qu’acteur, une image de marque installée, une présence iconique qui fait de lui un cas unique dans le cinéma de son époque, et même dans l’histoire du genre: il aura été le seul réalisateur de westerns à être aussi sa propre vedette (ou si l’on préfère la seule vedette de western à être aussi son propre réalisateur).

Quand il passe à la réalisation, Eastwood est conscient, comme tout le monde, que le western est un genre moribond, frappé d’anachronisme, dont les films de Sergio Leone ont paradoxalement, en dépit ou à cause de leur immense succès, marqué ce qui pouvait alors légitimement passer pour le point final d’évolution. Le travail d’Eastwood consistera à repenser et son image de marque westernienne et l’apport de Leone, pour ré-enraciner le genre dans un humus américain que le baroquisme de l’italianisation avait occulté, voire dénaturé et avili.

Ce travail n’aboutit toutefois pas, ou pas exactement, à un retour aux "sources"; malgré certaines influences, certaines réminiscences, le classicisme du western des années cinquante (Mann, Daves...) fait place à une approche plus complexe, plus ambiguë, plus sombre (au propre comme au figuré -- la pénombre, les ténèbres vont dominer des séquences entières ). Un souci d’authenticité (qui peut évoquer Daves) va de pair avec une tendance (déjà très sensible dans L’Homme des hautes plaines, culminant dans Pale Rider) à l’allégorie, à l’insolite parfois proche du fantastique. Le réalisme le plus minutieux fait bon ménage avec l’invraisemblance la plus délibérée. Une verve souvent picaresque fait éclater les "limites" conventionnelles du western et l’ouvrent à l’ emphase, à la fantaisie, à l’imagination débridée, voire au comique (Josey Wales). Une vision désabusée, misanthropique de l’humanité bat en brèche l’optimisme fondamental d’un genre qui toujours sut identifier (en l’isolant) le mal et faire triompher le bien: l’humanité entière semble corrompue et abjecte dans L’Homme des hautes plaines, le chaos des fins de guerre règne en maître dans Josey Wales, et quoi de plus désolé que l’univers moral de Unforgiven (i)?

Des westerns leoniens, le personnage d’Eastwood conserve la présence solitaire, l'aura de mystère, le laconisme, et l'infaillibilité mythique dans l'exécution de ses projets (toutefois ces traits seront atténués, voire contredits, dans Unforgiven, dont le protagoniste accumule échecs et maladresses). La vengeance, qu’elle soit (comme dans High Plains et Josey Wales) ou non la motivation initiale du personnage, joue toujours un rôle essentiel dans ces films -- ressort dramatique parmi les plus anciens et les plus sûrs, elle convient à un cinéaste qui n’a jamais hésité à faire appel aux archétypes, au sein d’un genre qui s’en nourrit...

Le premier western dirigé par Eastwood, L’Homme des hautes plaines, est un film extraordinaire -- insolite, énigmatique, ruminatif, vindicatif, construit autour d’un des "héros" les plus déplaisants de l’histoire du genre. Son originalité n’est pourtant pas exempte de références. L’héritage de Leone est sensible, et ce dès l’ouverture (dont la musique s’inspire des westerns italiens) avec l’apparition du cavalier errant dans une brûme de chaleur (plan repris à la fin pour son départ), sa remontée de la rue principale avec gros plans d’autochtones méfiants, la scène du bar et l’hostilité immédiate des truands (c’est une de ces villes où l’on n’aime pas les visages inconnus), puis la scène archétypale où l’Etranger, tout en se faisant raser, abat ses trois agresseurs. Ce nouvel Homme sans Nom (au générique il n’est que The Stranger) en a en fait un, révélé in extremis à la fin de ce film-devinette dont la solution est gravée sur une pierre tombale (ce jeu avec le mystère qui entoure le héros vient aussi, bien sûr, de Leone).

Le film reprend par ailleurs la situation de départ de High Noon: trois bandits libérés de prison font trembler la ville qui les a fait condamner. Mais le train ne sifflera pas trois fois (la ville n’a pas de chemin de fer) et le héros ne se mariera pas (la ville n’a pas d’église). Ayant fait ses preuves en abattant les trois tueurs à gage devenus encombrants (les méchants vont le plus souvent par trois chez Eastwood) l’Etranger est sollicité pour prendre la défense de la ville -- il devient le dictateur, presque le propriétaire, de cette communauté corrompue qui ne survit que par le mensonge, corrompu lui-même par le pouvoir dont on l’investit (avec l’arbitraire propre aux dictateurs il fait d’un nain qu’il a pris en amitié le shérif et le maire de la ville, ratifiant sa décision en remettant au nabot l’étoile de l’un et le chapeau de l’autre.) Son obscure poursuite d’une vengeance est sa seule justification (soutenue par le flash-back récurrent sur la scène nocturne où il fut fouetté presque à mort devant toute la ville indifférente et impassible). Organisateur d’une milice qui, malgré ses efforts, se révèlera grotesquement incompétente, il force les citoyens de Lago à préparer une réception pour les bandits libérés, et à cette occasion fait repeindre en rouge tous les bâtiments de la ville, qu’il rebaptise "Hell" (ironie caractéristique: en anglais to paint the town red – littéralement, "peindre la ville en rouge" -- signifie "faire la foire," "faire la bringue"). On est donc loin ici du "modèle" et de Gary Cooper. Il est typique d’Eastwood de prendre situations et thèmes éprouvés et de broder dessus des variations inattendues (ainsi les musiciens de jazz des années 40 prenaient des chansons connues, pour n’en garder que la trame harmonique sur laquelle ils construisaient des mélodies infiniment plus complexes, des improvisations plus riches.)

Toujours laconique et improbablement invincible, le héros de Josey Wales, hors-la-loi n’est toutefois plus un homme sans nom; le sien non seulement s’énonce dans le titre même du film, mais est prononcé, souvent avec une crainte respectueuse, des dizaines de fois par des dizaines de personnages au cours de l’action: tout le monde dans l’ouest a entendu parler de Josey Wales, hors-la-loi (mais quelle loi?) légendaire (cette légende s’est édifiée entre la séquence pré-générique -- massacre de la famille de Wales, incendie de sa maison par des pillards alliés aux troupes Nordistes -- et le début de l’action proprement dite, où Wales, la guerre finie, refuse de se rendre avec ses compagnons à qui on promet une amnistie générale). La notoriété de Wales est telle qu’il est constamment traqué par des chasseurs de primes (il n’en abat pas moins de cinq au cours du film, sans compter trois des quatre soldats nordistes qui allaient l’appréhender), et après son premier coup d’éclat à la mitrailleuse un officier nordiste demande qu’on remue ciel et terre pour le retrouver.

Vaste fresque historique, ambitieuse, picaresque, à la vision beaucoup plus ample que le western précédent, Josey Wales bénéficie d’une magnifique photo de Bruce Surtees (qui avait déjà éclairé le premier film d’Eastwood, ainsi que deux films de Don Siegel avec Eastwood, dont l’admirable The Beguiled) et d’un subtil et complexe scénario de Philip Kaufman (qui commença la réalisation, puis fut remplacé par son producteur et vedette, épisode hollywoodien mémorable pour ses conséquences juridiques). Ce scénario s’inspire du roman Gone to Texas de Forest Carter, un Indien "poète et autodidacte... moitié Cherokee" à qui l’on doit sans doute l’invention de Lone Watie, ce vieil Indien "civilisé" fertile en savoureux aphorismes sardoniques, personnage unique dans l’histoire du genre.

Mis à part l’élément de comédie apporté par Lone Watie, la tonalité générale du film est sombrement pessimiste, vision d’un monde déchiré où tout n’est que désordre et laideur, où aucune valeur morale ne semble subsister, où la seule loi est celle du plus fort. Un monde dominé par la violence. Le massacre initial n’est qu’un début. Les soldats de l’Union, reniant leur promesse, mitraillent des prisonniers sans défense sous les yeux d’un sénateur corrompu. Un tenancier de bar frappe sauvagement sa domestique indienne et la force à se prostituer. Des Comancheros (qui trafiquent avec les Indiens) attaquent un groupe d’immigrants venus du Kansas, en tuent la plupart, font prisonnières une jeune femme et sa grand- mère. Leur meneur leur interdit de violer la fille parce que, explique-t-il, elle est "fraiche" et on pourra la troquer contre de bons chevaux; mais il les invite à violer la vieille, qui, elle, ne vaut au mieux qu’une mule... Monde sans pitié où cynisme et opportunisme sont de rigueur: le passeur prudent et malin décide, à la tête du client, s’il doit chanter Dixie ou Battle Hymn of the Republic... Même l’Ouest le plus lointain se révèle n’être qu’un mirage: l’Eldorado que le fils de la vieille dame lui avait fait miroiter n’est plus qu’une ville fantôme.

Au sein de tout ce chaos Wales affiche une impassible indifférence, crachant son jus de chique un peu partout, y compris sur les cadavres, qu’il se soucie peu d’enterrer (les vautours aussi ont le droit de manger, comme les vers, fait-il valoir.) C’est pourtant autour de lui que se regroupent divers humiliés et offensés -- le vieil Indien, la jeune Indienne, les deux femmes du Kansas, et même un chien perdu, que les crachats ne découragent pas. Sous sa direction ils fondent une communauté hétéroclite qui peut-être rendra la vie à la ville fantôme, et qui, en attendant, défend Wales contre ses poursuivants (on notera que l’invincibilité du personnage est quelque peu tempérée ici par le fait qu’à plusieurs reprises des tiers le tirent d’affaire, le sauvant même d’une mort certaine.) Wales, après avoir négocié la paix avec les Comanches, affronte enfin et tue sa nemesis, et gagne le droit de perdre son nom trop fameux et de retrouver l’anonymat pour reprendre une vie "normale"


Pale Rider, où Eastwood retrouve Bruce Surtees, est une sorte de parabole biblique dont les intentions restent finalement un peu incertaines. Le titre évoque, pour un Anglo-saxon, l’ouverture du quatrième sceau par l’Agneau dans l’Apocalypse: "And I looked and behold a pale horse" (ce cheval "pâle" de la King James Bible devient "verdâtre" dans la traduction française moderne de l’Ecole Biblique de Jérusalem). Le cavalier qui le monte est la Mort, porteuse de châtiment... La première apparition de ce cavalier le montre chevauchant dans un sous-bois traversé de rayons de soleil qui évoquent l’iconographie pieuse et créent une atmosphère vaguement surnaturelle. Presque immédiatement son image est surimpressionnée à celle de la jeune Megan qui vient de prier (en récitant le Psaume 23) pour qu’un "miracle" punisse les méchants (ils ont, entre autres choses, tué son chien, qu’elle est venue enterrer dans le bois). Un peu plus tard, dans la cuisine avec sa mère, elle lit le verset biblique plus haut cité, et sur les mots and his name... was Death le cavalier entre dans le champ, cadré par la fenêtre qui donne sur le jardin. On ne saurait être plus explicite. Peu après, un coup de massue hostile qui était destiné au mystérieux cavalier fracasse un gros rocher récalcitrant (autre réminiscence biblique) qui se révèlera contenir des pépites d’or; "Les voies du Seigneur sont mystérieuses," commente-t-il.

Eastwood est de nouveau l’Homme sans Nom (mais non sans passé) dans Pale Rider -- chacun l’appelle "preacher" sans mettre en doute sa vocation, mais c’est que l’habit fait le moine; il ne tardera pas trop, d’ailleurs, à troquer son col blanc de pasteur contre un pistolet qu’il gardait dans un coffre à la banque. Avare de mots, il n’a certes rien du prédicateur, mais il sait, par l’exemple, aiguiller dans la bonne direction un groupe désorienté: au cours de la réunion des prospecteurs, c’est l’un d’eux, d’abord indécis, qui prend la parole pour convaincre les autres de rejeter l’offre de La Hood et de se défendre les armes à la main, tandis que le preacher se tient dans l’ombre, silencieux.

Sa tâche n’est pas finie pour autant. Refusant de se laisser soudoyer par le riche et maléfique La Hood (un des sens de hood est "truand"), qui lui offre une église, il met son professionnalisme tout temporel (il manie aussi expertement gourdin, revolver et bâton de dynamite) au service des opprimés dès lors que les circonstances lui donnent l’occasion de lier une vengeance personnelle à ses fonctions de redesseur de torts: Stockburn, le "shérif" itinérant engagé par La Hood pour se débarrasser des prospecteurs, est l’homme qui, dans un épisode passé dont on ne saura rien, avait marqué le preacher de cinq balles dont il garde la trace. Après avoir dynamité les installations écologiquement incorrectes de La Hood, notre héros, suprêmement décontracté, vient en ville prendre une tasse de café. Quatre méchants font irruption dans la salle et le criblent de balles; mais ô surprise, le voici qui réapparaît à l’autre bout de la pièce et trucide les tueurs éberlués. Sa présence attablée était-elle une pure apparence, un tour de magie, ou un autre "miracle"? Quoi qu’il en soit il ne s’arrête pas en si bon chemin. C’est avec une aisance déconcertante qu’il se débarrasse, en quelques instants, des six redoutables deputies de Stockburn, dans une séquence qui resemble à une parodie quasi-burlesque de la fin de High Noon. Il ne lui reste plus qu’à abattre Stockburn lui-même, ce qu’il fait selon la loi du talion -- balle pour balle -- ajoutant la balle au front par laquelle Stockburn venait d’achever le prospecteur ivre qui interpelait La Hood. Le retour au héros léonien est si flagrant ici qu’on a du mal à suivre Michael Henry voyant dans ce dénouement une façon pour Eastwood d’ "exorciser" son passé (ii).

Film original et très personnel, Pale Rider n’en reprend pas moins, et de façon extrêmement fidèle, le schéma de Shane. L’étranger mystérieux et providentiel, venu de nulle part, arrive dans la vallée pour défendre une communauté laborieuse et menacée, et en particulier une unité familiale -- un homme, une femme, un enfant -- avec laquelle il entretient des rapports privilégiés (si Ladd et Eastwood sont deux acteurs totalement différents, les points communs entre les deux personnages sont trop nombreux pour qu’on puisse les énumérer ici). Le personnage de Michael Moriarty est très semblable à celui de Van Heflin dans le film de Stevens, et ses rapports avec sa compagne, Sarah (Carrie Snodgress) très proches de ceux de Heflin avec sa femme -- Sarah se sentant attirée par le preacher comme l’ épouse du fermier se sentait attirée par Shane. Au gros éleveur corrompu, Ryker, correspond le gros prospecteur corrompu La Hood. A Wilson, le tueur à gages incarné par Jack Palance, correspond Stockburn, qui abat un prospecteur innocent comme Wilson abattait un fermier innocent, avant de se mesurer au héros. La seule différence importante au plan du scénario est le remplacement du petit garçon qui idolâtre le héros par une jeune fille qui en tombe amoureuse, d’où une tension-rivalité avec sa mère (thème secondaire dont Eastwood ne tire d’ailleurs guère parti; la présence de la fille -- outre que sa prière semble entraîner l’ "apparition" du preacher -- sert surtout à permettre au héros de la sauver d’un viol, situation-fétiche du cinéaste). Malgré toutes les resemblances scénaristiques, peu de westerns sont finalement aussi différents que Shane et Pale Rider; de nouveau, Eastwood brode des variations personnelles sur des données archétypales.


Quand il tourne Unforgiven Eastwood est déjà entré -- avec Bird -- dans la période créatrice la plus fructueuse de sa carrière, période dans laquelle son inspiration s’étend très au-delà des limites du film d’action (policiers, westerns, films de guerre) où elle était précédemment restée essentiellement enfermée. Unforgiven (iii) est certes encore un western, mais c’est beaucoup moins un "film d’action" qu’un film d’inaction. Eastwood a plus de soixante ans, âge auquel héros et anti-héros ont gagné le droit d’être fatigués. Son William Munny est (ou est devenu) tout le contraire des héros invincibles de la tradition Eastwood. Dès la première séquence où Munny apparaît, le cinéaste le montre, avec une audace déconstructrice sans précédent, essayant péniblement et vainement de se mettre en selle. Munny n’est ni blessé, ni malade, ni ivre, et ce n’est pas une scène de comédie. Il est simplement vieillissant et maladroit, d’ailleurs il ne chevauche plus beaucoup, étant devenu fermier et sédentaire. Cet acte symboliquement manqué signale que le genre même est ici remis en question; un héros qui ne peut pas monter à cheval, cela ne sonne-t-il pas le glas du western?

Si chevaucher est le propre du héros traditionnel, jouer du colt est son autre fonction essentielle, et là aussi Munny se montre déficient, pâle reflet du bon tireur qu’il a dû être dans sa vie de tueur à gages. Il s’entraîne à tirer (comme Josey Wales au début du film) et manque la cible à chaque coup, sous le regard inquiet de ses enfants. Par la suite, Munny commettra de graves erreurs dans l’exécution de sa mission, pour laquelle il ne semble pas avoir de plan précis. Pourquoi laisser imprudemment ses deux partenaires le quitter pour aller voir les filles? Pourquoi se jeter dans la gueule du loup ? Pourquoi prétendre absurdement qu’il n’est pas armé et s’attirer un tabassage qui le laisse presque mort? (iv) ... Mais cette histoire abonde en maladresses, erreurs de jugements et bourdes diverses, dont se rendent responsables divers personnages et non seulement Munny. L’intrigue est mise en branle par l’imprudence d’une des prostituées qui a eu la mauvaise idée de se moquer de la dimension modeste du penis d’un de ses clients, lequel, pour lui apprendre le respect, lui lacère la figure à coups de couteau. English Bob, le tueur anglais royaliste et anti-démocrate, commet la même erreur que Munny en prétendant, par arrogance ou simple stupidité, être sans arme, et s’attire le même châtiment. On apprend d’ailleurs que sa légende n’est que cela -- une légende, et qu’ il ne doit sa victoire dans un de ses fameux gunfights qu’à la maladresse d’un adversaire ivre (The Duke of Death, trouvaille d’un chroniqueur-romancier soucieux non seulement d’ "imprimer la légende" mais aussi de participer à sa fabrication, devient par dérision The Duck of Death dans la bouche du shérif démystificateur). Même Little Bill, qui fait régner l’ordre par la terreur, fait preuve d’incompétence quand il s’agit de construire sa maison, dont le toit fuit de partout... D’ailleurs ce ne sont pas seulement les individus qui se montrent, à divers degrés, dysfonctionnels; la machine sociale et ses rouages, l’univers entier semblent atteints d’un malfonctionnement pervers. Que ce soit le fait des circonstances, de la malchance, ou de la cruauté humaine, les innocents se retrouvent toujours victimes, les meilleurs plans des souris et des hommes se retournent contre eux. On pense aux vers de Yeats: "Things fall apart; the center cannot hold;/Mere Anarchy is loosed upon the world..." La "fin" d’un genre c’est peut-être cela: un système qui ne fonctionne plus.

Pourtant la tradition finit par avoir le dernier mot; le héros, in extremis, se montrera de nouveau invincible. C’est que de médiocre tueur à gages il redevient justicier pour venger un crime révoltant (le meurtre de son ami et partenaire fouetté à mort --réminiscence de L’Homme des hautes plaines -- par Little Bill) (v). Le film peut tout de même, en fin de compte, fonctionner. Plutôt que de me paraphraser je citerai à ce propos la conclusion de ma critique d’Unforgiven (Positif 380): "Conforme à l’ambiguité fondamentale du propos, cette récupération de dernière minute peut paraître une concession aux impératifs commerciaux, mais il est aussi permis d’y voir un signe de la résistance du genre aux efforts de liquidation."

Que le film ait ou non "liquidé" le genre, il semble bien avoir marqué un point final pour Eastwood, qui, son double Oscar (meilleur film, meilleure réalisation) en poche, est passé, et très brillamment, à autre chose. Les westerns, depuis quelques décennies, n’en finissaient plus d’être crépusculaires (vi), mais après le crépuscule vient la nuit. Si Unforgiven s’avère être vraiment "le dernier des westerns" (ou du moins des westerns qui "comptent") le genre, au moins, se sera éteint en beauté (vii).

 

Endnotes:

(i) On préférera ce titre à sa "traduction" française, Impitoyable, qui ignore le sens de l’original et le remplace par un concept différent, arbitraire et impropre. Le protagoniste n’est nullement "impitoyable" (en fait, il serait plutôt pitoyable...) S’il a pu l’être par le passé, son reniement de ce passé est précisément un des thèmes majeurs du film (de plus le titre, avec article défini, avait déjà servi, et plus judicieusement, pour le film d’Edgar Ulmer Ruthless...)

(ii) "La mort de Stockburn et de ses deputies ne sonne-t-elle pas le glas du cinéma léonien et l’avènement d’une nouvelle conscience westernienne?" Positif, septembre 1985 (no. 295).

(iii) Le titre signifie littéralement [celui à qui] le pardon n’a pas été accordé. Par qui? Ses anciennes victimes, sa femme morte, la mère de celle-ci (citée en exergue et en conclusion), la société toute entière... mais surtout, sans doute, le protagoniste lui-même.

(iv) Masochisme du personnage qui, pour "expier" sa rechute adopte une attitude suicidaire? La contradiction entre la résolution ancienne et le projet nouveau qui la nie l’a amené dans cette impasse, où toute action semble bloquée.

(v) "Il est passé de l’ascétisme et de la position dépressive liée à la haine de soi ... à la réactivation de l’image de jeunesse, attendue par le spectateur," écrivait Francis Vanoye dans un article sur "Le narcissique et l’autobiographique", Positif 478. L’auteur, se référant aux ouvrages d’André Green, dont Narcissisme de vie -- Narcissisme de mort, voit dans Unforgiven, Pale Rider et d’autres films d’Eastwood des "oeuvres narcissiques" mais ne parvient que malaisément, à mon sens, à imposer au film la grille (séduisante) fournie par Green (laquelle lui permet de faire, assez audacieusement, de Munny un personnage de Philippe Garrel!) Le propos de Vanoye entretien une confusion, peut-être voulue, entre auteur et personnage, et on voit mal comment la définition du narcissisme qu’il donne ("L’entreprise narcissique vise à façonner une image de soi offerte à l’admiration du plus grand nombre") peut décrire l’"entreprise" de Munny (ou même d’Eastwood) dans Unforgiven, même en accommodant le terme "narcissisme" du qualificaitf "ironique."

(vi) On peut faire remonter la veine crépusculaire du western au Ford de She Wore a Yellow Ribbon qui, près d’un demi-siècle avant Unforgiven, présente déjà un protagoniste veuf et vieillissant dont la dernière mission est un fiasco. Une certaine paralysie de l’action, insolite dans le western classique, annonce celle du film d’Eastwood. (Le titre français -- la Charge héroïque -- est presque une antiphrase: la charge en question en est à peine une et elle n’est guère "héroïque", consistant à mettre en déroute des chevaux à la faveur de la nuit.) D’autres éléments, comme la rencontre de Munny avec le chef Indien, évoquent aussi le film de Ford.

(vii) Entre 1993 et la fin de la décennie on compte moins d’une dizaine de westerns (et pratiquement aucun après 1995). Encore plusieurs sont-ils basés sur des gimmicks peu sérieux: distribution entièrement noire (Posse) ou entièrement féminine (Bad Girls), ou centrée sur une female gunslinger (The Quick and the Dead de Sam Raimi.) Les autres sont des biographies plus ou moins révisionnistes, comme il se doit, de figures légendaires. Walter Hill, avec l’excellent Geronimo (1993) et Wild Bill (1995) est resté le plus fidèle au genre. Mais on a l’impression générale que celui-ci, au mieux, se maintient tant bien que mal dans un environnement cinématographique fort peu propice à sa survie.

 

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