| Vers la fin du remake insolite que
nous propose l’éclectique Jonathan Demme, l’image
du Major Ben Marco, saisie par une camera de video-surveillance,
est sous nos yeux graduellement dépouillée de
son uniforme, puis de son identité même, un nouveau
visage (de race différente) se substituant à
celui de Denzel Washington (il s’agit d’effacer
toute trace de sa présence sur les lieux). Ce palimpseste
électronique peut servir de métaphore à
une entreprise de recyclage don’t la stratégie
consiste à dépouiller de leur identité
originelle l’oeuvre dont elle s’"inspire",
ses personnages et ses situations (i), renchérissant
ainsi d’ailleurs sur le thème des identités
fallacieuses (Raymond Shaw, faux héros, malgré
lui, de la guerre de Corée et ses soldats brainwashed
) qui était au coeur de l’original.
Le nouveau scénario déconstruit assez perversement
(qu’est-ce qu’une perversion, sinon un détournement?)
celui de George Axelrod, brouille les cartes à l’envi
et les redistribue selon une configuration et des règles
radicalement différentes. Qu’on ne s’étonne
donc pas, par exemple, si tel personnage de MC1
(pour la commodité je désignerai ainsi le film
de Frankenheimer et par MC2 celui de Demme)
devient pratiquement son contraire dans MC2 .
L’intrigue de MC1 reposait sur la proposition
comiquement paradoxale d’un complot communiste (URSS
et Chine associées) visant à faire élire
à la présidence des Etats Unis un ultra conservateur
anti-rouge. C’était démontrer par l’absurde
la nocivité du maccartysme, voué par ses excès
à se retourner contre lui-même. La modernisation
de l’intrigue (la Guerre du Golfe, site des séquences
d’introduction, se substitue à celle de Corée,
et l’action principale se déroule dans un présent
fictif et futurisant mais néanmoins fertile en éléments
familiers des calamiteuses années G.W. Bush)(ii) présentait
un sérieux et stimulant défi aux adaptateurs:
plus vraiment de communisme, et en tout cas plus d’URSS,
la Chine convertie, ou en passe de l’être, à
une forme de néocapitalisme -- d’où pouvait
bien dès lors venir la "menace"? Une réponse
toute trouvée -- le terrorisme -- a été
écartée (dommage; cela aurait pu donner "The
Al Qaeda Candidate"). Il fallait bien sûr
conserver le titre original, énigmatiquement accrocheur
et justement célèbre. Mais sans complot sino-soviétique,
pas de "candidat manchou." Qu’à cela
ne tienne. Le communisme fait place à une puissante,
mystérieuse et eminemment malfaisante multinationale
improbablement baptisée (mais pourquoi pas? ) "Manchurian
Global".
Le lavage de cerveau des soldats, dont Manchurian Global est
désormais responsable pour le compte de politiciens
sans scrupules et le sien propre, ne s’opère
plus, progrès oblige, par simple hypnotisme, mais par
implantations de "puces" dans le cerveau et autres
parties du corps des intéressés (Marco s’en
découvre une dans le dos en prenant une douche, et
plus tard une autre dans une dent): le film, renouant ainsi
avec la paranoia américaine des années 50 et
son thème obsessif de l’identité menacée,
pourrait porter comme titre alternatif Invasion
of the Body Snatchers.
Comme dans MC1 , la mère de Raymond Shaw,
Eleanor Prentiss Shaw, est l’instigatrice machiavélique
du complot (on a mis à Meryl Streep un faux nez et
des cernes sous les yeux pour souligner sa vilenie) mais le
personnage est par ailleurs assez différent. Epouse,
dans MC1 , d’un sénateur conservateur,
co-listier d’un candidat à la présidence,
elle devient dans MC2 , signe des temps, sénateur
elle-même, et c’est son propre fils qu’elle
pousse (avec succès) à briguer la vice-présidence.
Dans MC1 Shaw était programmé
par les communistes pour assassiner le candidat à la
présidence (faisant ainsi place nette pour le co-listier,
facilement manipulable par sa femme). Dans une séquence
au suspense mémorable il s’apprêtait à
exécuter ce meurtre mais retrouvait in extremis sa
lucidité et abattait, au lieu de la victime prévue,
sa propre mère et son beau-père avant de se
suicider. Dans MC2 c’est Marco qui, après
avoir vainement essayé de convaincre Shaw qu’ils
sont victimes d’un complot, abat ce dernier et sa mère
(faisant d’une pierre, ou d’une balle unique,
deux coups) alors qu’ils célèbrent leur
victoire. Cette fois le suicide avorte pour ménager
une sorte de "fin heureuse" mi-figue mi-raisin:
Rosie, la toute récente girlfriend de Marco, qui en
fait appartient au FBI et l’espionne depuis leur faussement
fortuite première rencontre, fait irruption dans la
cabine et détourne le coup de fusil suicidaire d’une
balle dans le bras de Marco (si j’ai bien compris --
tout cela se passe à la vitesse de l’éclair)(iii)
.
Autant devancer le reproche qu’on pourrait adresser
aux lignes qui précèdent: je "raconte l’histoire"
(encore que par bribes et incomplètement), tel un critique
paresseux, et compare original et remake, démarche
aussi vaine qu’inévitable. Un supporter de Demme,
un admirateur du film demandera: Et la mise en scène
dans tout cela? Mais il est difficile de la dissocier d’un
scénario dont elle partage les caractéristiques.
La mise en scène n’est pas une opération
magique susceptible de transfigurer n’importe quel matériau;
elle commence vraiment avec l’élaboration du
scénario. D’ailleurs, pour rendre justice au
film, il faudrait peut-être faire appel à un
critique qui n’ait pas vu le Frankenheimer (iv).
Demme, don’t les qualités majeures dans ses
meilleurs films (Melvin and Howard, Veuve
mais pas trop et même l’émouvant
Philadelphia )(v) étaient un sens de l’observation satirique,
une vision à la fois lucide et souriante de l’Amérique,
un humour critique jamais démenti, pouvait sembler
a priori un choix logique pour diriger un remake de ce chef
d’oeuvre d’humour noir satirique qu’était
The Manchurian Candidate. Mais curieusement
il a débarrassé le film de tout élément
satirique (vi), comme si l’heure n’était
pas à la plaisanterie (l’était-elle davantage
vers 1962?) Ainsi, le gag des 57 noms suggérés
par les 57 variétés de sauces Heinz disparaît,
de même que les échanges farfelus entre Marco
et Rosie ("Etes-vous arabe? Laissez-moi poser la question
différemment: êtes-vous mariée?")
L’original réussissait sur le double plan de
la satire et du suspense (il n’est pas déraisonnable
de penser qu’il ait eu une influence sur le Dr
Strangelove de Kubrick, encore que la satire dans ce dernier soit beaucoup
plus "énorme"), tirant sa force de l’équilibre
et de la synergie entre les deux éléments. MC2
réussit sur le seul plan du suspense, à condition
qu’on ne s’égare pas trop dans les complexités
de l’intrigue. Mais bien des éléments
de l’intrigue elle-même ont aussi disparu sans
faire place à un équivalent convaincant: les
réussites, la dame de carreau, le Chinois cynique qui
ne cessait de rappeler la nécessité d’un
sens de l’humour... et rien ne remplace ni ne fait oublier
l’extraordinaire panoramique circulaire mêlant
les soldats hypnotisés, leurs ravisseurs russes et
chinois, et les dames du club d’horticulture... Il ne
s’agit pas ici de reprocher à Demme une quelconque
"infidélité" -- la fidélité
à l’original n’était guère
possible, sauf à faire un film historique, situé
à la même époque et dans le même
contexte politique que l’original. Il n’est pas
non plus question de lui contester sa maîtrise, évidente
dans son traitement de scènes complexes à nombreux
personnages comme de moments plus intimes, entre Shaw et sa
mère ou Marco et Shaw par exemple. Certaines séquences
sont dignes, bien que fort différentes, de l’original,
ainsi le meurtre par Raymond Shaw du sénateur hostile
à sa mère, puis de la fille de celui-ci (vii).
Frankenheimer situait la scène dans la maison du sénateur,
et la filmait en profondeur de champ, Shaw se tenant au bout
d’un couloir, le sénateur debout dans sa cuisine
(le coup de feu, superbe idée, perçait le container
de lait qu’il tenait à la main avant de le frapper).
Demme transporte la scène sur l’eau: le sénateur
fait du kayak sur une rivière dans les brumes du petit
matin, (belle photo atmosphérique de Tak Fujimoto);
Shaw renverse l’embarcation et noie le sénateur, avant de
noyer également Jocie accourue.
Denzel Washington et Meryl Streep sont les vedettes en titre,
et sont l’un et l’autre remarquables dans des
registres différents (Streep, plus flamboyante qu’Angela
Lansbury dans MC1 , pousse sa composition jusqu’à
la charge; Washington, plus que Sinatra, est ruminatif et
désarmé), mais la révélation du
film, l’élément qui lui donne consistance
et (relative) crédibilité, c’est à
mon sens l’extraordinaire interprétation de Liev
Schreiber, qui, dans le rôle de Raymond, se révèle
aussi fascinant que Lawrence Harvey dans l’original.
La façon dont ses yeux trahissent le passage au mode
hypnotisé est à elle seule digne d’admiration.
Le film de Frankenheimer s’était révélé
tristement prophétique (le président Kennedy
est assassiné juste un an après la sortie; d’autres
assassinats -- Martin Luther King, Robert Kennedy -- suivront
avant la fin de la décennie); MC2 est
on ne peut plus d’actualité. Histoire d’une
campagne électorale présidentielle, le film
est sorti en pleine campagne 2004, précédé
de peu par le métadocumentaire de Michael Moore, Fahrenheit
9/11, qui alimente les mêmes "soupçons"
que ceux dont se nourrit MC2 , et d’un
autre docu engagé, The Corporation,
qui dénonce le genre de compagnies toutes-puissantes
et maléfiques dont "Manchurian Global" est
l’exemple et des sociétés comme Halliburton,
Enron ou le Carlyle Group l’inspiration. La droite n’a
pas manqué de voir dans MC2 un pamphlet
anti-Bush (tel site web d’extrême droite accusait
typiquement Sherry Lansing d’avoir "donné
le feu vert au film pour nuire au président.")
Hélas, on surestime trop l’influence que peut
avoir le cinéma. Le succès de Fahrenheit et de MC2 ne risque guère de faire changer
d’opinion les quelque cent millions d’Américains
qui vont allègrement voter en novembre pour leur
candidat, et probablement, avec ou sans l’aide des louches
trafics d’il y a quatre ans, le réélire.
On ne peut qu’espérer que les faits me donnent
tort. Quand ces lignes paraîtront, on saura à
quoi s’en tenir.
Endnotes:
(i) C’est également, si l’on veut, une
métaphore du travail de tout remake sur le précédent
qu’il re-produit en l’effaçant.
(ii) Les USA mènent des actions militaires dans divers
pays du tiers monde, on fait allusion au terrorisme, la nation,
selon le sénateur Shaw "vit son heure la plus
dramatique," une attaque nucléaire est possible
sinon probable...
(iii) Dans MC1 , Rosie, de son vrai nom Eugénie
Rose (Janet Leigh), restait totalement extérieure à
l’intrigue politique et n’avait aucune affiliation
policière. Les propos badins un peu saugrenus qu’elle
échangeait avec Sinatra apportaient un élément
de détente bienvenu dans un ensemble des plus tendus.
Demme et ses scénaristes ont sans doute pensé
que l’intégrer plus étroitement à
l’action renforcerait et le personnage et l’action
elle-même. Peut-être, mais je ne suis pas certain
que ce ne soit pas une fausse bonne idée.
(iv) Mais il est néanmoins possible d’admirer
les deux films. Un critique américain (Cliff Doerksen
dans le très cinéphilique "Chicago Reader")
a même qualifié MC2 de chef d’oeuvre.
(v) Je laisse de côté le brillant et assez déplaisant
Silence des agneaux.
(vi) Peut-on considérer comme satirique le portrait-charge
d’une femme sénateur autoritaire et machiavélique
don’t la resemblance (d’ailleurs discutable) avec
Hillary Clinton semblerait une concession à la droite
dans un film par ailleurs assez ouvertement anti-Bush ? Ou
l’ambition de Manchourian Global de "posséder"
un vice-président pour le manipuler? La réalité
n’a-t-elle pas déjà rattrapé la
fiction?
(vii) Dans l’original la mère de Shaw s’oppse
d’abord au mariage de Raymond avec Jocie, puis, lorsqu’il
est sous l’influence des communistes, le pousse au contraire
à l’épouser avant de lui faire assassiner
le père et la fille. Dans MC2 le mariage
n’a pas lieu mais Raymond, inconsolable, aime toujours
Jocie.
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