| Vanté, comme souvent le sont
les films d’Eastwood, pour son "classicisme",
Million Dollar Baby frappe en fait d’emblée
par l’ audace de la construction, du dispositif narratif.
Le commentaire en voix off émane d’un
des trois personnages principaux, qui fait office d’interprète,
si l’on peut dire, du protagoniste, dont il est aussi,
en quelque façon, la "conscience." Pourtant
cette parole désincarnée, qui compense le laconisme
des propos échangés, semble moins celle d’un
participant que d’un récitant extra-diégétique,
privilégié sinon omniscient, (elle n’est
pas sans évoquer, encore qu’avec plus de réticence,
celle d’un romancier démiurge), créant
une double distance -- par rapport aux personnages
et à l’histoire, et par rapport au spectateur
que ce discours, (il ne peut s’adresser qu’à
nous [i]) implique, apportant une masse de renseignements
que l’action elle-même nous refuse, ou ne fournit
que parcimonieusement. Celle-ci y acquiert un caractère
de représentation : tout se passe (un peu)
comme si les personnages, ou, plus précisément,
le protagoniste, objet principal, presque unique, du commentaire,
jouait son rôle sur un théâtre, dans une
intrigue prédéterminée dont la voix off
ne cesse de rappeler la "théâtralité."
Ce commentaire, toutefois, n’est pas une facilité
permettant de faire l’économie de flash-backs
et de dialogues explicatifs. Le monologue d’ Eddie Dupris,
dit"Scrap", est plus méditatif qu’informatif,
constitué d’aphorismes sur la boxe, de réflexions
quasi-philosophiques, de discrètes incursions psychologiques,
plutôt que de renseignements biographiques. L’un
des rares moments où narrateur et personnage coïncident
(la scène du restaurant entre Scrap et Maggie) est
aussi un rare moment de confidence; la scène commence
par un plan où Scrap, assis au comptoir, est filmé
de dos tandis qu’il parle, de sorte que sa voix diégétique
semble continuer la fonction commentatrice de son"autre"
voix.
Le scénario pose au départ une situation triangulaire
archétypale -- deux hommes, une femme -- dont toutes
les conséquences prévisibles seront systématiquement
éludées: Maggie ne s'"interpose" pas
entre les deux hommes, sa présence n’entraîne
ni conflit ni jalousie, Frankie ne désire pas Maggie,
il ne tombe pas amoureux d’elle, ni elle de lui (toute
sexualité est évacuée du film) -- à
moins qu’il ne s’agisse d’un amour vaguement
incestueux qui demeure inconscient. Car Frank et Maggie sont
évidemment faits l’un pour l’autre: il
remplacera le père qu’elle a perdu, elle remplacera
la fille qui l’a rejeté. L’un et l’autre
dénient vigoureusement ce besoin d’un substitut.
Elle ne veut voir en Frankie qu’un mentor, un entraineur
(dès le début, avant même qu’il
ait accepté de la prendre en charge, elle l’appelle
"boss") Il ne veut voir en elle qu’une "cliente"
(acceptée à contre-coeur, parce qu’il
répugne à lui rembourser ses six mois d’inscription)
qui se fait des illusions, et qui d’ailleurs n’est
pas (c’est le cas de le dire) "dans ses cordes":
"Je n’entraîne pas les filles," lui
répète-t-il lors de leur première rencontre
(bien que cette "fille" ait passé la trentaine).
Scrap commence lui aussi par être réticent --
ou feint de l’être (c’est lui qui accepte
le paiement de Maggie). Les conversations de Scrap et Frankie,
faites de sarcasmes en demi-teintes, de fausses insultes,
de triviales doléances (la scène des chaussettes
trouées est un véritable numéro pince-sans-rire
qu’ils se donnent à eux-mêmes ) doivent
être décodées si l’on veut entrevoir
ce qu’elles cachent de non-dit (les deux hommes ont
un long passé de connivence, Frankie a une certaine
responsabilité dans l’accident qui fit perdre
un oeil à Scrap, et qui annonce l’accident, beaucoup
plus grave, dont Maggie sera victime, et qui fournit encore
un autre lien entre les trois personnages.)
Quoi qu’il en soit le rapport Frankie-Maggie passe
par Scrap. Eastwood multiplie les cadrages où les trois
personnages sont disposés dans le champ comme occupant
chacun un angle d’un invisible triangle. Une scène
où Frankie, dans l’obscurité (on ne distingue
pas son visage, il pourrait être un autre) observe Maggie
qui s’entraîne tard le soir, annonce une scène
plus tardive où Scrap se tient dans l’obscurité
au même endroit (le cadrage et l’éclairage
sont les mêmes) observant lui aussi Maggie (on ne distingue
pas son visage, on pourrait croire que c’est Frankie).(ii)
Le non-dit domine les rapports Frankie-Maggie autant que
les rapports Frankie-Scrap. Le punching ball emprunté
et repris, puis offert, scelle un revirement, une acceptation
et une complicité. Plus tard Frankie baptise Maggie
d’un nom gaélique dont le sens, qu’elle
n’apprendra que sur son lit de mort, concrétise
son adoption symbolique par Frankie. Symbolisme similaire,
réciproquement, lorsqu’elle emmène Frankie
déguster "the best lemon pie in the world"
dans le modeste restaurant où elle allait jadis avec
son père.
Cette choréographie pour trio, dont le corps de ballet
est constitué par une troupe hétéroclite
de boxeurs professionnels ou amateurs (iii), sérieux
ou sans espoir, se déroule, pendant la première
partie du film dans le huis clos d’un décor unique,
le "Hit Pit", gymnase vétuste, belle réussite
du production designer vétéran Henry
Bumstead. On peut y apprécier entre autres l’illustration-logo
qui s’efface sur un mur et à quoi répond
la même sur le T shirt délavé de Frankie.(iv)
De ce monde clos le film ne sort, dans la deuxième
partie, que pour passer d’un ring de boxe à l’autre,
et le monde extérieur n’apparaît guère
(avant le nouveau renfermement de l’hôpital) que
lors de la visite à la sinistre famille de Maggie (qui
plus tard voudra la forcer à signer un testament sur
son lit de mort, un stylo entre les dents).
Une autre originalité se dissimule derrière
une construction en trois actes apparemment traditionnelle.
Le dernier acte, venant à la suite d’une série
de combats de boxe qui marquent l’ascension de Maggie,
bascule dans un registre inattendu et radicalement différent,
qui doit à une très grande délicatesse
de ton d’éviter les écueils du genre "film
à thèse avec cas de conscience." Maggie,
devenue paraplégique et amputée d’une
jambe à la suite d’un très spécial
"accident" du travail, demande à Frankie
de la laisser mourir, ce qu’il acceptera de faire après
bien des hésitations. Plus surprenant encore, le film
se termine sur une absence, un vide, les deux personnages
principaux ayant disparu, ne laissant que la voix du récitant
pour commenter cet ultime effacement. Le dernier plan suggère,
sans l’affirmer (un fondu brouillant l’image),
le retour de Frankie au lieu privilégié, le
restaurant au "best lemon pie," désormais
lien précieux, au-delà de la mort, entre les
deux disparus. Ce lieu est peut-être l’équivalent
de la "cabane" du poème de Keats que Frankie
lit à Maggie sur son lit d’hôpital et qu’il
aurait pu, lui aussi, construire un jour pour elle :
"I will arise and go now, and go to
Innisfree,
And a small cabin build there..." (v)
La seconde strophe commence par les mots: "And
I shall have some peace there..." ("Et j’y
trouverai un peu de paix...") Cette paix, Frankie ne
l’a -- t-il pas de tout temps cherchée, dans
ses efforts pour renouer avec ses racines irlandaises (vi),
dans sa fréquentation assidue de l’église
et ses conversations avec le prêtre, dans sa fidélité
à Scrap, finalement dans son attachement à Maggie?...
Cette coda en mineur est bien au diapason d’un des films
les plus mélancoliques et élégiaques
de son auteur et du cinéma américain contemporain.(vii)
Endnotes:
(i) Encore qu’il se révèlera in extremis
adressé à un personnage toujours absent de la
diégèse et obstinément muet (les lettres
retournées à l’envoyeur): la fille de
Frankie.
(ii) Le motif ternaire trouve un curieux écho dans
l’intérêt de Frankie pour le mystère
de la Sainte Trinité, au sujet duquel il interroge
son curé (celui-ci, peu féru de discussions
théologiques, élude ses questions en lui disant
que c’est "une question de foi" ).
(iii) Hormis la danse elle-même, quoi de plus chorégraphique
qu’un combat de boxe? Frankie enseigne à Maggie
l’importance capitale du jeu de jambes. Elle s’y
entraîne avec acharnement, même dans son travail
de serveuse de restaurant (pendant le tournage, Hilary Swank
a souffert de maux -- ampoules, etc... -- qui affectent souvent
danseurs et danseuses).
(iv) Délavé sans doute parce que cent fois
lavé. Le sens de l’économie de Frankie
(il demande à Scrap d’acheter l’eau de
javel la moins chère -- "Bleach is bleach!"
--) reflète celui, légendaire, d’Eastwood
lui-même.
(v) Innisfree (Inis Fraoigh en gaélique) est une petite
île au milieu d’un lac, dans County Sligo (où
Yeats passa une partie de sa jeunesse). Dans un texte autobiographique
de 1926 il raconte qu’adolescent il avait formé
l’ambition de "vivre dans Innisfree à l’imitation
de Thoreau."
(vi) Le "lieu privilégié" cité
plus haut s’appelle "Ira’s Restaurant."
Ira est un prénom, certes, mais ses trois lettres se
lisent aussi I.R.A. N’est-ce qu’une coïncidence?
(vii) Il va sans dire que MDB n’est un film
"sur" la boxe féminine qu’ accessoirement
et superficiellement. Eastwood et Haggis traitent sans la
moindre complaisance ce sport d’un attrait douteux ,
rappelant, dans un registre différent, l’approche
du catch féminin par Aldrich dans son excellent ...All
the Marbles.
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