Light Sleeper - Late Night Writings On Cinema
       

Raoul Walsh, le roman du continent perdu

By Michael Henry


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This article first appeared in Positif, December 1998, #454.
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A film historian, documentary filmmaker and screenwriter, Michael Henry Wilson has authored several books on film, including "Raoul Walsh, la saga du continent perdu", published by the French Cinémathèque in 2000 and awarded the Best Film Book of the Year Prize by French critics. The book grew from the following 1998 essay:
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Au début était l’individu. Mesure de toute chose. Maître de lui-même et de son univers. La “civilisation”, trop étroite, ne saurait le contenir. Il a pour temple le cosmos tout entier: le grand large et les sierras lointaines, les séquoias centenaires et les neiges immaculées. Le héros walshien est fait pour ces paysages du bout du monde dont il chérit l’éloignement et l’immensité. Il est l’homme des confins, toujours en quête ou en mal de liberté: franc-tireur, rebelle, réfractaire, indomptable. Pour pouvoir vivre à sa guise, il doit conquérir son espace vital. Une vision s’impose, fulgurante, dans les Aventures du Capitaine Wyatt, quand nous découvrons Gary Cooper sur son île. Il s’avance vers nous avec ses trophées de chasse, flanqué de deux aigles peut-être apprivoisés. On reconnaît un pantalon d’uniforme yankee, mais sa veste de peau et son tomahawk sont d’un indien séminole. Ce swampman  qui s’est taillé un royaume dans les terres vierges est le grand seigneur des Everglades . Il relève de la légende plutôt que de l’Histoire. “Soldat, explorateur, gentleman et sauvage  ”, il n’est pas réductible à une persona  unique. L’homme libre peut assumer plusieurs rôles. Vivre au pluriel. L’homme libre est un prince.

 

L’appel des confins

On ne s’étonnera pas de la prédilection de Walsh pour l’Amérique anarchique, indisciplinée, des origines. Le continent perdu, celui de la Prairie inviolée et des horizons illimités. Ces confins où tout est encore possible, Walsh les retrouve au-delà des Rocheuses, dans les îles Aléoutiennes, dans les glaces du Grand Nord, et sur tous les océans que sillonnent ses corsaires et flibutiers. Foncièrement individualiste, le héros n’est pas toujours en accord avec son époque, tantôt en avance, tantôt en retard sur ses contemporains. L’ère des trappeurs lui sied mieux que celle des colons; la geste des éclaireurs davantage que celle de la cavalerie. S’il guide un convoi ou une patrouille militaire, il reste un outsider , décidé à conserver son autonomie. Une fois que les pionniers ont atteint leur destination et entonnent une action de grâces, le John Wayne de La Piste des géants repart se venger. Il fait cavalier seul, s’enfonçant dans la forêt à la poursuite de sa proie: “Je suis la loi. Et la loi est justice  ”. Deux ans plus tard, dans Wild Girl, on retrouve la redwood forest , mais l’épopée cède la place au romanesque. La Frontière est close; la loi et l’ordre sévissent. Les potences signalent l’approche d’une “civilisation” qui a inventé le lynchage et le vigilantisme. Ceux qui, comme les trois protagonistes, refusent de se conformer ne peuvent que s’allier, puis s’échapper en se fondant dans la nature restée sauvage: la forêt primordiale des séquoias est le dernier sanctuaire. Le dernier vestige d’un Nouveau Monde qui va inexorablement se transformer et imiter l’ancien.

Belle et profonde est la sympathie de Walsh pour les Indiens, ces enfants naturels de la Prairie qui, les premiers, ont vu leur espace s’atrophier. Elle ne se dément pas, de La Piste des géants, où l’éclaireur dit avoir tout appris des Cheyennes (“Les Indiens sont mes amis  ”) à La Charge de la huitième brigade, qui illustre un chapitre particulièrement ignoble du “siècle de déshonneur”. Quand il combat les Séminoles, le Capitaine Wyatt utilise les mêmes armes, les mêmes ruses qu’eux. Et pour cause: il pêche, chasse, et vit comme eux. Il a même eu une de leurs princesses pour épouse. Si le mountie  de Du sang sur la neige parle la langue des Indiens de la baie d’Hudson, celui de La Brigade héroïque, élevé par un chef Cree, est le seul qui ait le courage de dénoncer le racisme des Américains et la duplicité de leur gouvernement. Dans La Charge fantastique, la responsabilité des guerres indiennes incombe aux politiciens et affairistes. Lorsqu’il apprend la révolte des Sioux, le général Custer déclare: “A leur place, j’aurais fait pareil  ”. Et Walsh de nous montrer Custer se battant pour que soient tenues les promesses faites à ces “vrais Américains  ”, avant de tomber victime de son idéalisme. Little Big Horn nous est présenté comme son ultime sacrifice. Le jeune officier de La Huitième brigade ne peut empêcher la déportation des Apaches, les derniers résistants, et, dans son écoeurement renvoie au président sa médaille d’honneur du Congrès. “Je hais les politiciens  ”, nous disait Walsh naguère (entretien in Positif, no. 147, février 1973).

Pour l’homme des confins, blanc ou indien, maîtrise de soi et maîtrise du terrain sont les conditions de la survie Et comme son frère indien, le héros a souvent un animal totémique qui scelle son accord avec la nature: les aigles de Wyatt, le phoque mascotte du Monde lui appartient, le lionceau d’Assuerus (Esther et le roi)... La sauvageonne qui se baigne toute nue dans les torrents est associée aux daims et ours de la forêt (Wild Girl). Le règne animal et le règne humain se superposent et parfois se confondent. Les mounties  communiquent à distance en hurlant comme des loups (Du sang sur la neige). Le combat final dans la lagune de Wyatt est chorégraphié comme l’affrontement de deux caïmans. L’impudente Sadie Thompson est inséparable de son petit singe. Le scélérat adipeux de La Ruelle du péché s’appelle “Pig  ” (porc), tandis qu’un insert assimile à un rat le voyou le plus malfaisant de The Regeneration. Le mâle en rut est plus d’une fois comparé à un taureau: le viril Victor McLaglen mérite son surnom de “Bull  ” dans Klondike Annie, tandis qu’Aldo Ray meugle de désir, littéralement, dans Les Nus et les morts. Pard, le pitoyable chien “au mauvais oeil” de La Grande évasion, figure la guigne qui s’attache à l’ennemi public, “Mad Dog  ” Earle. Dans La Vallée de la peur l’enfant perd son innocence quand son poulain est abattu à sa place. La métaphore peut même, comme chez Borzage, prendre des accents spiritualistes: dans Sabotage à Berlin et dans La Belle espionne, un homme est tué alors qu’il libère le pigeon voyageur qui emporte un message pour la résistance...

Message de liberté plutôt que de renaissance mystique. Pour Walsh, le moins religieux des grands cinéastes américains, il n’y a rien à espérer de l’au-delà. L’infini doit être cherché ici-bas, sur cette terre. C’est ce que l’homme des confins ressent instinctivement. Surtout s’il ne sait ni lire ni écrire. Ecoutez John Wayne célébrer avec un lyrisme inattendu la terre mère (La Piste des géants) ou l’herbe bleue du Texas (L’Escadron noir). Voyez Gregory Peck invitant ses chasseurs à ne tuer que les mâles en surnombre pour que l’écologie des fjords ne soit pas compromise (Le Monde lui appartient). Comme ses cowboys et aventuriers, notre cinéaste est le chantre de la nature vierge. Même quand elle est inhospitalière, jungle ou désert, marais ou banquise, elle le comble par sa magnificence. Le choix de ses extérieurs, on le sait, préoccupait Walsh au premier chef, au point de sélectionner ses projets, et de les réécrire, en fonction de ceux-ci: canyons de l’Arizona, glaciers de l’Alaska, Sequoia National Park , Grands Tétons du Wyoming... Les caprices grandioses de la géologie lui sont une source d’inspiration constante. Le paysage dessine le cadre cosmique où l’individu prend la mesure de lui-même. Le tall man , le titan, n’est plus qu’une silhouette minuscule dans l’immensité environnante. Rétrécissement parfois poignant, mais jamais dérisoire. Car il a beau n’être qu’un point, il se dresse au centre de la création. Pétri d’argile, mais dur comme le granit. Fragile et souverain.

Dans cette vision tellurique - on hésite à la qualifier de panthéiste - les prodiges de la nature revêtent parfois un éclat surnaturel. Parce que tout s’ordonne autour de l’individu, l’univers tout entier se met à lui parler, géante bouche d’ombre. Un réseau de correspondances et de métaphores se fait jour, que Walsh, nourri de Shakespeare, orchestre avec une admirable simplicité. (N’est-ce pas Walsh qui remarque plaisamment, à la fin de L’Escadron noir, que Shakespeare était sûrement texan?!) Tel phénomène, apparemment inexplicable, concerne le protagoniste personnellement, lui tend un miroir, ou lui impartit un message: le souffle de vent qui fait vaciller la flamme d’une bougie après des mois de calme plat exprime le miracle de la vie pour l’équipage du Capitaine sans peur; les éclairs qui ponctuent la chevauchée de Robert Mitchum guident sa quête d’une vérité enfouie dans le subconscient (La Vallée de la peur); la tempête de sable qui se lève pendant le dernier showdown  de Rock Hudson suggère que le hors-la-loi sera Victime du destin; l’orage tropical qui éclate alors que Clark Gable et Torin Thatcher évoquent un passé monstrueux, digne du Coeur des ténèbres, marque le retour du refoulé en même temps qu’il annonce la fin du vieux Sud emporté par la guerre civile (L’Esclave libre). L’éternelle lutte de l’homme contre les éléments n’est peut-être, après tout, qu’une lutte contre soi-même. Sorcellerie animiste qui nous entraîne sur le versant onirique de l’oeuvre, sur ses confins surnaturels, là où le sacré trouve droit de cité.

 

Les dernières frontières

Pour l’homme qui ne peut être apprivoisé et fuit le joug de la société, la nature s’identifie, d’abord et avant tout, à ce qu’il a de plus cher: sa liberté. A peine est-il sorti du pénitencier que le Humphrey Bogart de La Grande évasion va s’asseoir, longuement, sous les frondaisons d’un parc. Une fois qu’il atteint la ferme familiale dans l’Indiana, et découvre qu’elle a été vendue, il ne peut que repartir vers l’Ouest, prenant le chemin des montagnes, comme hypnotisé par leur lointaine pureté. Tout va se jouer sur les contreforts de la cîme la plus inaccessible, le Mont Whitney, où l’attend sa délivrance: “Il est libre  ” répétera Ida Lupino, radieuse et en larmes, à la fois meurtrie et apaisée, quand son homme trouve dans la mort l’évasion suprême... S’il y a un lieu saint dans La Fille du désert, le remake  de La Grande évasion, ce n’est pas l’église espagnole de Todos Santos, mais la nécropole indienne creusée dans le roc. La grotte où Joel McCrea passe sa dernière nuit pourrait être une chapelle. Crâne et ossements y composent une “vanité” qui aurait pu être signée par Valdes Leal ou Zurbaran. Mais plutôt que par un chant grégorien, la méditation du héros est scandée par la mélopée de Navajos invisibles qui paraît émaner du coeur de la terre.

Si le paradis est toujours derrière l’horizon, l’enfer est représenté par l’univers carcéral. Il n’est de pire torture que la privation d’espace. Il faut le chantage moral du révérend qui la menace de la prison pour que Sadie Thompson, saisie de terreur à la vision subliminale d’une cellule, s’effondre, se repente, se soumette aux exigences religieuses et sexuelles du tartuffe... Découvrant la splendide hacienda de son nouveau maître, L’Esclave libre ne voit que les barreaux aux fenêtres et ne songe qu’à fuir cette cage dorée. Passées les grilles de la centrale, L’Entraîneuse fatale s’arrête net pour se peindre les lèvres, réaffirmant rageusement une féminité trop longtemps réprimée. Dans Une femme dangereuse, Ida Lupino délire, telle une Lady Macbeth des faubourgs, hantée moins par le sang versé que par les portes électroniques qu’elle croit voir se refermer sur elle: “Ce sont les portes qui m’ont fait tuer!  ” Dans le réfectoire de L’Enfer est à lui, James Cagney est convulsé par une crise de démence avant de se voir passer une camisole de force. Il s’en échappe, mais l’espace urbain, quadrillé comme une carte policière, ne cesse de se rétrécir autour de l’ennemi public. Au dernier acte, on voit réapparaître le motif du titan rendu minuscule par l’environnement: Cody Jarrett se trouve juché, non point sur une crête de la high sierra , mais sur un réservoir d’essence au milieu d’une usine pétrochimique de Long Beach . Et il ne reste à l’homme traqué qu’un moyen de clamer sa liberté: se suicider en provoquant lui-même l’explosion. La mort plutôt que l’enfermement!

Ce thème domine Saboteur sans gloire. Un raccord splendide associe d’emblée la tête d’Errol Flynn endormi à une guillotine que l’on prépare pour l’exécution. Criminel endurci, il se voit accorder une brève idylle au bord d’une rivière bucolique, mais retournera se livrer. Comment ne pas être désespéré quand on a passé le plus clair de sa vie sous les verrous? Ce mort en sursis refuse obstinément de se confesser, comme d’assister à la messe. Même quand il a du sang irlandais (comme Walsh lui-même), le héros prononce rarement le nom de Dieu ou de ses saints. Il ne fait pas partie de la communauté des fidèles. La prière des pilotes, dans Les Géants du ciel, est un rite expédié à la va-vite, assimilé à la superstition, mis sur le même plan que le passage d’un chat noir. Le gangster de The Roaring Twenties s’effondre sur les marches d’une église, mais il meurt en une pietà  sacrilège, dans les bras de sa compagne plutôt que d’un prêtre. Rien à attendre de la religion, sinon sectarisme et hypocrisie. Quand Walsh cite des versets bibliques, il les met dans la bouche de mécréants tels que John McIntire, le diacre défroqué du Monde lui appartient. On reconnaît aisément sa bête noire: les bigots de tout acabit, ceux qui tentent d’imposer à l’individu leur morale, leur religion ou leur idéologie, tels le missionnaire de Sadie Thompson, le maire inflexible de Wild Girl, le théologien doctrinaire de L’Esclave libre, les viragos du Bowery qui attaquent les “antres du vice” à coups de haches et de parapluies. Les “réformateurs”, ligues de vertu en tête, sont toujours de franches canailles, aussi haïssables que chez le Griffith d‘Intolérance.

A la moralité étroite des puritains, Walsh oppose un amour viscéral de la vie primordiale. Faute de grands espaces, il la retrouve, cette vraie vie, dans les beuglants et boxons de ports exotiques. L’escale favorite de ses bourlingueurs est la Barbary Coast , le “mauvais” quartier de San Francisco . Un îlot de liberté piqueté de lanternes rouges! Quelle n’est pas sa jubilation, dans Le Monde lui appartient, quand l’arrivée d’une cohorte hétéroclite met en déroute un bal collet-monté: aux chasseurs triomphants se mêlent accortes entraîneuses, jazzmen noirs, pirates portugais, aborigènes des Aléoutiennes, et même une otarie... Ce n’est pas un hasard si la goélette de nos lascars s’appelle “Le Pélerin”. L’irruption de ces wild men  puant la bière et la saumure, de ces luronnes qui s’accrochent les médailles des dignitaires entre les seins (imitant la Dolores Del Rio d’Au service de la gloire), manifeste la vigueur de la jeune Amérique et de son melting pot  face aux Russes décadents et à leur société de classes. S’isolant sur une colline au-dessus de la baie, Gregory Peck et Ann Blyth émettent le voeu que Frisco conserve son âme intrépide et ne finisse jamais comme la Saint Petersbourg des tsars ou la Vienne des Habsbourg. Gentleman Jim nous rassure sur ce point puisque l’irrésistible ascension du héros prouve qu’on peut être né dans le ghetto des immigrants irlandais, et devenir à la fois un gentleman et un champion de boxe. C’est encore de Frisco et de ses rues chaudes que s’échappent les putains magnifiques, Sadie Thompson, Klondike Annie, Mamie Stover, quand la ville tombe sous la coupe des bien-pensants.

La Barbary Coast a pour pendant sur la Côte Est le bas de Manhattan . Les caf’ conc’ du Lower East Side sont à Walsh ce que les bier garten  d’Heidelberg sont à Lubitsch: des oasis propices aux beuveries, aux bagarres et aux aventures amoureuses. Pour faire son apprentissage de la vie rien ne vaut les saloons  grouillants du Bowery (The Regeneration), du Pier 13 (Me and My Gal) et bien sûr de Chinatown (The Bowery). Quant au vieux Sud, son coeur bat à la Nouvelle Orléans, du côté de Bourbon Street et Glory Alley (La Ruelle du péché, L’Esclave libre). Ces enclaves de non-conformisme sont la dernière frontière d’un pays désormais clôturé. L’Amérique n’en finit pas d’y enterrer sa folle jeunesse. C’est là que notre cinéaste observe, de film en film, la communauté virile, joyeusement irresponsable, des matafs, sand-hogs , pompiers, camionneurs, boxeurs, baroudeurs de tout poil venus faire les quatre cent coups avant de partir au casse-pipes. On est sûr d’y rencontrer l’acteur fétiche, Alan Hale, éternel pilier de bar, boute-en-train, coureur de jupons, auquel revient le rôle du père ou de l’oncle “indigne”, donc éminemment sympathique. Car Walsh a pour ces joyeux compagnons un amour inconditionnel. Il ne se lasse jamais de leurs pitreries paillardes, même quand elles dépassent les bornes de la stupidité (Sailor’s Luck) ou de la muflerie (Marines, Let’s Go).

Depuis qu’il s’est laissé convaincre d’interpréter lui-même le sergent O’Hara de Sadie Thompson, Walsh réserve une tendresse particulière aux soldats professionnels, grands enfants insouciants, absurdement dévoués à leur chef, toujours prêts à en découdre, voire à se sacrifier. Ces centurions passent plus de temps à lutiner les filles qu’à se battre. Si dans Au service de la gloire, la course aux jupons alterne avec les montées au front, dans ses sequels  , The Cock-Eyed World et Women of All Nations, leurs prouesses sont purement galantes. De Brooklyn à Vladivostok , il n’y a qu’un enjeu pour les deux sergents: à qui reviendra la médaille de “tireur d’élite“  quand ils feront le compte des filles tombées dans chaque port? Ailleurs, l’aventure ne se présente pas toujours comme on l’attend. Dans Le Cri de la victoire, Walsh peint, à l’encontre du titre français, les servitudes de la vie de garnison plutôt que les grandeurs militaires. Relégués dans les coulisses de la guerre, les Marines ratent leur chance de s’illustrer à Guadalcanal et Tarawa . Dans Esther, un roi désillusionné en est réduit à rejouer les batailles passées avec ses gladiateurs. Dans La Charge de la huitième brigade, seule l’arrivée d’un bordel ambulant peut dissiper la morosité d’un fort où l’on se sent “comme sur une planète morte  ”. Ce sont donc les maneuvres érotiques qui occupent le premier plan. Et comme souvent chez Walsh, surtout dans sa dernière période, les amoureuses sont plus douées, et plus captivantes, que leurs partenaires. Car elles ont toutes les audaces, à commencer par l’audace de leurs émotions. Elles sont à nos guerriers ce que le feu est à l’étoupe! Dans leurs bras, la chair n’est jamais triste.

 

Les tropiques du désir

Si l’héroïsme masculin implique la maîtrise de soi, l’héroïsme féminin passe par le don de soi. Comme le proclame Dolores Del Rio dans The Red Dance: “L’amour est la seule cause que puissent embrasser les femmes  ”. D’où la fantastique, l’irrésistible énergie dont elles sont capables. Le soir de leur première rencontre, la danseuse se déshabille sans façons devant le grand duc, puis se couche à ses côtés. Pudiquement, il place un poignard entre eux, mais faute d’être Tristan et Yseult, ils ne tardent pas à céder à la tentation! Dans Au service de la gloire, la belle Dolores est Charmaine, la petite paysanne française assez généreuse pour se partager entre les deux sergents. C’est elle qui choisit le lieu et le moment, maîtresse de son corps comme de son coeur. Et elle tient même, quand il le faut, le rôle de la mère absente: le mama’s boy  meurt contre son sein, comme le jeune aspirant mourra contre celui de Virginia Mayo dans Capitaine sans peur. Parce que son lit est toujours ouvert, et que le sperme y coule à flots, Charmaine se trouve être le seul antidote contre la boue, l’horreur, les charniers. “C’est la meilleure guerre que j’ai jamais connue!  ” en vient à s’exclamer Victor McLaglen, ce briscard jouisseur si différent du John Gilbert de La Grande parade. Ici, le cul se passe bien de la culture! A l’humanisme vidorien répond un pansexualisme exaspéré par la mort omniprésente: Charmaine personnifie l’élan du désir, le jaillissement dionysiaque du plaisir, la pulsation vitale.

Tout marivaudage walshien commence par une contemplation ébahie des courbes féminines. Voyez les Marines admirant le postérieur de Charmaine, puis sa culotte séchant sur un fil, avant de découvrir son visage; Spencer Tracy enchanté par le spectacle de Joan Bennett se dandinant devant la radio (Me and My Gal); les routiers d’Une femme dangereuse commentant le “châssis” d’Ann Sheridan; les ouvriers de L’Entraîneuse fatale reluquant celui de la jeune caissière de l’estaminet... Walsh réserve ses cadrages les plus suggestifs à la croupe de ces dames, quand ce n’est à leurs dessous. Le fétiche favori, bien sûr, est la jarretelle, qui orne tous ses blasons du corps féminin. A l’occasion, il fait administrer une fessée mémorable à la Sally Eilers de Sailor’s Luck. Ou découper le corset de Jane Russell à coups de couteau par Clark Gable (Les Implacables). Cependant, le voyeurisme n’est nullement l’apanage des mâles. Charmaine lorgne ses partenaires d’un air gourmand, leur tâte le biceps et même la cuisse. Une des dames de compagnie pratique le même rituel dans Le Monde lui appartient. La princesse manque de se pâmer en inspectant, des pieds à la tête, le voleur de Bagdad . Sous prétexte d’illustrer un reportage, la journaliste Florence Rice fait poser Victor McLaglen à moitié nu (Under Pressure). Au lieu d’écouter Gregory Peck, qui lui explique l’usage du sextant, Virginia Mayo le dévisage avec concupiscence en songeant à des exercices plus concrets (Capitaine sans peur). Et quand Ida Lupino contemple les mains de Bruce Bennett jouant au piano, l’intensité du gros plan suggère qu’elle les imagine courant sur son corps avec une égale dextérité (The Man I Love)...

Chez Walsh, comme chez Stroheim, la légitimité du désir féminin va de soi; il n’est jamais pudiquement refoulé. Déjà, dans The Regeneration, Marie trahit son émoi en pressant le bouquet de l’aimé contre son sein. Sadie Thompson collectionne les hommes, et tient même une comptabilité comme en témoignent les badges et matricules accrochés à sa ceinture. Marlene s’offre de but en blanc à George Raft, le patron de son mari, lui faisant des avances sans équivoque, “comme celles d’un homme  ” (L’Entraîneuse fatale). Ni anges ni diables, comme les voudraient le Code Hays, nos belles effrontées usent de tous leurs appâts pour attraper leur proie. Immanquablement, l’initiative leur revient, et ce quel que soit leur “type”. Voyez le délectable quadrille du Roi et quatre reines: la brune hispanique, la veuve distinguée, la blonde affranchie, et pour corser le tout, la femme de tête, une rousse madrée qui fait durer le plaisir de la séduction. L’objet de leurs affections n’est autre que Clark Gable, qui en un savoureux retournement de cliché, se trouve surpris nu dans la rivière comme une jouvencelle au bain... Tout aussi rouées, les fiancées et femmes mariées du Cri de la victoire ne reculent devant aucune provocation, se comportant parfois comme des “hôtesses” professionnelles pour mettre le grappin sur leur soldat. Même Teresa Wright, qui a conçu de tuer son mari le soir de leurs noces, prend soin de se parfumer et d’échancrer son corsage pour le tenter (La Vallée de la peur)!

Dans les belles histoires de l’oncle Raoul, le sexe faible serait plutôt le sexe fort. Il est rare que ses héroïnes soient des ingénues sans défense. Elles n’ont plus de vertu à protéger et n’ont guère le souci de leur réputation. On relève que le cinéaste n’est pas à son aise dans le registre du mélodrame. Ses films sur la traite des blanches, du reste émasculés par la censure, eussent mieux convenu à Sternberg (Le Passeport jaune) ou Borzage (The Man Who Came Back). D’habitude, la fille “de joie” mérite son nom, qui se moque de la morale, des préjugés, et le plus souvent assume crânement, et même parfois “joyeusement”, sa condition. Elle se prénomme Frisco Doll ou Shangai Mabel , Panama Smith ou Carmen des Philippines . Elle boit la bière au goulot, prend des coups mais n’hésite pas à les rendre (The Bowery), lâche des bordées d’injures si salées que les témoins se bouchent les oreilles (Au service de la gloire, Sadie Thompson). Vénale peut-être, mais pas garce pour autant. (Dorothy Burgess dans In Old Arizona et Virginia Mayo dans L’Enfer est à lui sont les exceptions qui confirment la règle.) Qu’elle fasse commerce de ses charmes ne paraît déranger que les tartuffes.. ou les censeurs. Sûrement pas nos joyeux compagnons. Rock Hudson fait essayer par les filles du saloon  la robe de mariage qu’il achète pour sa future épouse (Victime du destin) ! Sadie Thompson est d’emblée la coqueluche des Marines. La mine réjouie des chasseurs de phoques fait plaisir à voir quand les drôlesses du “Bon Ton”, descendues d’une affiche de Lautrec, fondent sur eux comme une bourrasque de soie et de satin (Le Monde lui appartient)...

 

Réprouvés et têtes brûlées

Voici un monde où la notion de péché n’a pas cours. L’entraîneuse est au sexe féminin ce que le hors-la-loi est au sexe viril. Une réprouvée qui n’a pas trouvé sa place dans la société dite policée. Comme notre outlaw , elle joue son va-tout pour sortir des carcans où on l’a enfermée. Quitte à retomber sous un autre carcan, la prostitution. Comme lui encore, elle ne rêve que de s’évader et repartir à zéro. Témoin Sadie Thompson, Mamie Stover, “l’Entraîneuse fatale”... Que les pharisiens leur jettent la première pierre ! Dans Klondike Annie, Walsh va jusqu’à soutenir, sur un ton pince-sans-rire, qu’une cocotte de honky-tonk  vaut bien une salutiste. De même que les desperados lui inspirent plus de sympathie que les flics qui les traquent, il trouve plus d’humanité, et de compassion, chez les scarlet women  que chez les bégueules. Si Leslie Caron s’exhibe dans des numéros canailles à l’insu de son père, le Juge aveugle qui la croit infirmière, c’est pour une bonne raison: elle veut rester aux côtés de son père et être... son infirmière (La Ruelle du péché). Virginia Mayo, la sauvageonne au sang chaud, accepte Joel McCrea tel qu’il est, là où Dorothy Malone, la fille “bien”, se révèle prête à le voler et même à le dénoncer (La Fille du désert). Dans Saboteur sans gloire, Faye Emerson se donne à Errol Flynn, le criminel qui a connu des années de prison, avec cette charité spontanée dont seules sont capables les filles dites perdues. Leurs jambes entrecroisées sur un divan, sublime litote visuelle, nous disent que l’amour a été prestement consommé. En plein jour et comme un voyage sans retour.

Mais l’entraîneuse est bien davantage que le repos du guerrier. Une connivence naturelle s’établit entre outcasts . Ce que scellent leurs étreintes, c’est la communauté de leurs destins. L’alliance de deux rebelles qui vont s’aimer envers et contre tous, par delà le bien et le mal. Le plus beau couple walshien est sans doute celui de La Grande évasion, où le dernier gangster romantique vit et meurt pour une taxi-girl  échappée d’un dime-a-dance . A moins que ce ne soit celui de La Fille du désert, où Colorado et Wes McQueen périssent sous une grêle de balles en se tenant par la main. Ou encore celui de L’Esclave libre, à la fois paradoxal et inéluctable: la métisse Amanda ne peut être libérée, dans tous les sens du terme, que par le négrier qui l’a achetée aux enchères. Le désir ne saurait mentir. ll transcende tous les clivages - raciaux, sociaux, idéologiques. Virginia Mayo parle pour toutes ses consoeurs dans Capitaine sans peur quand elle oublie qu’elle est une lady  et s’offre sans détours à Gregory Peck: “Si nous nous aimons, le monde est à nous!  “

L’égalité entre sexes s’impose, fût-ce dans l’adversité et le dénuement. Le Capitaine Wyatt devine d’emblée, et en est ravi, que Mari Aldon n’est pas une sang-bleu de Savannah , mais une fille des marais, de la même souche que lui. La roturière est plus désirable que l’aristocrate. Rock Hudson n’accepte Yvonne de Carlo qu’après l’avoir bâillonnée, empaquetée, malmenée de toutes les façons, et s’être ainsi assuré qu’elle était une fausse comtesse (La Belle espionne). Ann Blyth est une vraie comtesse, russe de surcroît, mais fine mouche, elle se déguise en “dancing girl  ” pour satisfaire les goûts plébéiens de Gregory Peck (Le Monde lui appartient). Réciproquement, le voleur de Bagdad apprend qu’il est aimé de la princesse quand il lui avoue n’être qu’un larron et qu’elle se jette aussitôt dans ses bras: elle ne l’en désire que davantage! Ce n’est que quand il est vaincu, et que ses rêves impériaux s’écroulent, que le roi Assuerus conquiert la tendresse d’Esther, une Juive à la beauté sans apprêt. Les périodes de remous sont toujours propices à de telles mésalliances, mais dans l’Amérique effervescente du melting pot , les amants n’ont jamais trop de mal à accomplir leur révolution. Les couples improbables de Walsh, qu’ils unissent une assistante sociale et un chef de gang (The Regeneration), ou une libraire et un boxeur analphabète (The Bowery), font voler en éclats les cloisons qui sont censées séparer les classes.

L’aventure personnelle ne se confond pas pour autant avec la destinée collective. On le vérifie dans les films de guerre, où l’individu prime et où l’action est vécue à son niveau, celui de de la patrouille ou du commando. Ce n’est qu’au tout dernier moment que les soldats se fondent dans une épopée qui les dépasse, telle l’offensive alliée d’Objective Burma ou le débarquement à la fin des Géants du ciel. Ne pas attendre de Walsh un “Pourquoi nous combattons”. Le comment l’intéresse bien davantage. L’enjeu du conflit compte moins que le comportement du héros sur le terrain. La “gloire  ”, que promettent tant de ses titres, est elle-même toute relative: dans Au service de la gloire, le “champ d’honneur  ” est illustré par un charnier, la guerre dénoncée comme une boucherie. Le patriotisme est une valeur douteuse, réservée à ceux qui n’ont pas de scrupules à envoyer une génération de jeunes gens au casse-pipes. Robert Mitchum, l’outsider , s’empresse de s’éclipser quand les recrues du village prêtent le serment d’allégeance avant leur départ pour Cuba (La Vallée de la peur). Si les deux amis de The Bowery s’engagent pour Cuba, ce n’est point à cause du torpillage du “Maine”, mais pour échapper à toute domestication matrimoniale! Les Marines de The Cock-Eyed World savent qu’ils sont dépêchés dans les républiques bananières “pour protéger lebig business  ”, mais l’opportunité de voir du pays et de chasser la gueuse l’emporte sur toute réticence. Dans Bungalow pour femmes, le proxénétisme permet à Mamie Stover de profiter du bombardement de Pearl Harbour et de racheter des immeubles à bas prix.

Le rapport de l’individu et de l’institution est beaucoup plus inconfortable chez Walsh que chez Ford ou Hawks. Illimitées, les aspirations du héros sont nécessairement bridées par la discipline. Il passe toujours pour une tête brûlée. Un film comme Les Géants du ciel est censé tracer les limites de cet individualisme “sauvage”, opposant le sens des responsabilités à l’ivresse du combat solitaire, mais Walsh ne peut s’empêcher de privilégier Edmund O’Brien, le légendaire “China tramp  ”, le cabochard qui reste jusqu’au bout un casse-cou et a droit à toutes les grandes scènes d’émotion. Dans Sabotage à Berlin , la témérité de l’équipage, quasi suicidaire, défie toute raison et toute vraisemblance, comme si cinq mousquetaires pouvaient tenir en échec toutes les divisions du Troisième Reich! Parfois, le héros doit non seulement court-circuiter la hiérarchie, mais désobéir aux ordres, et même se mutiner. Loin de glorifier l’armée, Walsh fustige une institution bornée, voire fossilisée. A cause de leur insubordination, Errol Flynn dans La Charge fantastique et La Rivière d’argent, Van Heflin dans Le Cri de la victoire, Cliff Robertson et Aldo Ray dans Les Nus et les morts risquent la cour martiale. L’ennemi le plus redoutable n’est pas l’adversaire que l’on charge sabre au clair, mais les politiciens, lobbyistes, spéculateurs et autres bureaucrates de Washington qui intriguent dans l’ombre du pouvoir. Une des pires crapules qui soit, le Dean Jagger de La Vallée de la peur, est tour à tour recruteur pour l’armée puis procureur, nourissant ses noirs desseins sous couvert de l’autorité. Robert Mitchum, le paria, n’a qu’un seul allié et comme il se doit, c’est le joueur professionnel campé par notre ami Alan Hale.

 

Princes des îles, des océans et des sept palaces

Dans l’immense matériau romanesque qu’a brassé Walsh, un enjeu décisif ne cesse de se présenter: l’individu peut-il s’inventer lui-même? Toute l’oeuvre répond par l’affirmative. On retrouve le self-made-man , de condition modeste, mais aux ambitions immenses, sous toutes les latitudes. Il veut tout dévorer parce qu’il a été démuni de tout. C’est un gaillard qui sait ce qu’il veut et n’hésite pas à s’en emparer. Même si, comme le délinquant de The Regeneration, le John Wayne de La Piste des géants, le Wallace Beery de The Bowery, il ne sait ni lire ni écrire. Au demeurant, le cowboy illettré fait un meilleur shérif que l’instituteur féru de Darwin et Carlyle (L’Escadron noir). Pour compenser les handicaps de sa naissance, le héros walshien doit déployer toujours plus d’énergie. Et parfois savoir forcer la chance. Le bluff est son premier atout. Le voleur de Bagdad se baptise “Ahmed, prince des îles, des océans et des sept palaces  ” et finit par mériter de telles armoiries. George Raft accomplit son fameux plongeon du haut du pont de Brooklyn pour être élu “Roi du Bowery  ”. Victor McLaglen dans Au service de la gloire comme Errol Flynn dans Sabotage à Berlin se modèlent sur Napoléon quand ils doivent faire preuve d’audace. Le cadet Custer de La Charge fantastique veut devenir le “Murat du Montana  ”, débarquant au régiment en grand uniforme, flanqué d’une meute de chiens et croquant des oignons comme son idole...

La vraie noblesse est innée, bien sûr. Gentleman Jim en est la preuve vivante. Un caissier de banque peut gravir les échelons de la réussite sociale et sportive -- et devenir une star  qui joue sa propre légende sur scène. La mobilité de la jeune Amérique le sert à merveille. “J’aime le contraste  ”, dit Errol Flynn, qui fait la navette entre les faubourgs et Nob Hill, entre ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas. D’aiileurs, les différences ne sont que superficielles. La très snobe Alexis Smith lui avoue avoir passé son enfance sur un crassier. Les patriciens du Club Olympique ont beau prendre de grands airs, ce ne sont que d’anciens prospecteurs. Les parvenus de The Strawberry Blonde se piquent de culture européenne, mais sont incapables de manger des spaghetti proprement et crèvent d’acrimonie! La haute société hawaïenne de Bungalow pour femmes, celle des country clubs  et des plages privées, n’est remarquable que par son hypocrisie. Les aristos ne sont pas mieux traités s’ils partagent les préjugés de leur classe. Leur statut est souvent usurpé. Le Capitaine Wyatt fait remarquer à Mari Aldon qu’il ne suffit pas d’avoir une servante pour être une dame de qualité. Clark Gable, le planteur paternaliste de L’Esclave libre, est en réalité un ancien négrier. Il sait à quoi s’en tenir quand il dit son mépris pour les dandys à jabots de dentelle: “Mieux vaut être un homme qu’un gentleman.  ” Qui est le roi, dans Barbe-Noire le Pirate, le roi d’Espagne ou son sosie, un fou qui se prend pour le roi d’Espagne?

Pour n’être pas mystique, le volontarisme walshien est aussi irrésistible que celui de Borzage ou Vidor. Mais le réalisateur de The Red Dance n’est pas près d’épouser la cause de la révolution: la société n’est pas plus vivable parce que les Rouges remplacent les Cosaques et que le moujik ivrogne reçoit des épaulettes de général. Ce monde à l’envers est une sinistre caricature. Ceci s’applique aussi à la démagogie populiste qui permet au tribun white trash  de devenir un gouverneur fascisant à la Huey Long (A Lion in the Streets). L’ère du capitalisme sauvage amuse davantage Walsh car elle ouvre la voie à l’ubris  des robber barons , carpetbaggers  et autres racketeers . Le Robert Stack des Implacables en est le prototype, qui représente le réalisme cynique de l’Amérique future, marchande et industrielle, celle des tycoons  et des ploutocrates: pour se faire une place au soleil, tout sera permis! Dans La Rivière d’argent, c’est un officier indûment dégradé, Errol Flynn, qui est sacré silver baron . Son ambition lui vaudra d’être comparé à César et au Roi David. Il se justifie en invoquant son sort injuste: “Ce monde est dur et cruel. Désormais, je n’obéirai qu’à mes propres règles  !” A son tour, le Eddie Bartlett de The Roaring Twenties se tourne vers le gangstérisme à la suite d’une bavure judiciaire. Il voit dans le racket un big business  comme les autres. A telle enseigne que l’ascension et la chute de James Cagney reflètent, d’année en année, les soubresauts du capitalisme, de la Prohibition au New Deal. Dans Bungalow pour femmes, Jane Russell, longtemps exploitée, passe dans le camp des exploiteurs lorsqu’elle détourne à son profit le jeu de la libre entreprise: “Qu’y a-t-il de plus intime, entre amis, que l’argent  ?” Quand il se confond avec la volonté de puissance, l’individualisme devient pathologique et se mue en sa nemesis , le darwinisme social. (Son seul mérite est sans doute de n’être pas hypocrite!)

Ce dévoiement est souvent lié à un drame antérieur à l’histoire: une ombre romanesque pèse à la lisière du récit car le héros a une revanche à prendre sur ses origines, son milieu, son passé. Ainsi le bad blood  paternel coule dans les veines de Quantrell, l’instituteur qui compte sur la guerre civile pour combler ses ambitions et sera le chef des massacreurs du Kansas (L’Escadron noir). Cody Jarrett est hanté par les spectres d’un père et d’un frère morts fous (L’Enfer est à lui). Pour l’un et l’autre, cette hérédité est incarnée par une mère abusive qui entretient complaisamment leur complexe oedipien. Dans La Vallée de la peur, la mère de Robert Mitchum est à l’origine de la tragédie; sa faute en est la “scène primitive”, peu à peu reconstituée en flashbacks . Mais le plus souvent, le traumatisme passé est lié au père. Désertée par le sien, L’Entraîneuse fatale s’est jetée dans la prostitution. Kirk Douglas, le shérif d’Une corde pour te pendre, n’en finit pas de revivre le lynchage de son père, dont il se croit indirectement responsable, tandis que par un bel effet de symétrie inverse, son ennemi, le patriarche aveugle, a fait de son fils mal-aimé un criminel par jalousie. Dans La Ruelle du péché, Ralph Meeker sabote sa carrière de boxeur parce qu’obsédé par le père indigne qui tua sa mère et lui infligea de terribles corrections. Aussi maléfique que le père violent est le père inflexible, comme celui de Leslie Caron, dit le Juge, qui est aussi aveugle du coeur que des yeux. Dans Victime du destin, Rock Hudson a été dégoûté de la loi par son père, pasteur fondamentaliste qui portait sa bible “comme un six-coups” . Dans Les Implacables comme dans Bungalow pour femmes, Jane Russell s’enrichit dans le seul but de rentrer au pays et d’humilier l’entourage de petits Blancs sectaires qui lui en ont fait baver dans sa jeunesse.

A la fin de Bungalow..., le flic de service décrète que Mamie Stover n’a pas changé. Il a tort, bien entendu. Comme a tort l’inspecteur de Saboteur sans gloire qui prétend tout connaître des criminels grâce à ses fiches signalétiques. Romantique dans toutes ses fibres, Walsh veut croire à une seconde chance. Si l’individu doit s’inventer lui-même, il doit être également capable de se transformer et d’apprendre à jouer plusieurs rôles. Nul besoin de prêtre comme intercesseur. Pour vous changer un homme, rien ne vaut une femme aimante. Walsh nous le répète depuis The Regeneration: “Son âme continue de vivre en moi,  ” dit le mauvais garçon régénéré à la mort de la bien-aimée. Le voleur de Bagdad, qui traite Allah de “mythe  ” et le paradis de “miroir aux alouettes  ”, ne s’achète une conduite que pour pouvoir conquérir la fille du caliphe. Douglas Fairbanks Jr., le cat burglar  des Deux aventuriers, révèle une noblesse insoupçonnée quand il a le coup de foudre pour Valerie Hobson, celle qu’il venait cambrioler: elle est sa seconde chance et il s’empresse de la saisir, même si la rencontre l’a grièvement blessé. Car la femme est là pour éduquer l’homme. L’aider à se surmonter. L’arracher à l’errance et aux joyeux compagnons. Lui apprendre à lire et écrire, aimer et vivre. C’est ce que James Cagney finit par découvrir dans The Strawberry Blonde après la mort de son flambeur de père, le cher Alan Hale. Il est temps de troquer les saloons  pour un cabinet de dentiste et un bonheur domestique moins mouvementé. Grâce au gag final du gaz hilarant, la truculence l’emporte sur la mélancolie, comme le plus souvent chez Walsh, mais on perçoit aisément, entre les fous rires, sa nostalgie pour l’ère désormais révolue du Bowery, des naughty nineties  et des libations ininterrompues.

 

Qui perd gagne

Chez Walsh, les jugements moraux ne sauraient être définitifs; la réalité ne cesse de les démentir. Sa comédie humaine ne se divise pas en bons et méchants. Il suffit d’un rien, on l’a vu, pour que les “honnêtes gens” se transforment en délateurs ou lyncheurs. Quant au protagoniste, il finit toujours par surprendre son monde. Monstre pour les uns (“Mad Dog Earle  ”), bienfaiteur pour les autres (“C’est l’homme le meilleur que j’ai jamais rencontré  ” dit le fermier), le repris de justice de La Grande évasion est à la fois un gangster et un bon samaritain. Celui de The Roaring Twenties se sacrifie pour préserver le bonheur de la jeune fille qu’il aime en vain. Le suicide “utile” est parfois la seule justification d’une existence dévoyée. Le Saboteur sans gloire, qui se livre délibérément à la Gestapo, se métamorphose en résistant, prenant de cours le policier qui se flattait de prévoir chacun de ses mouvements. Le criminel se rachète, non point pour se mettre en règle avec le ciel ou la société, mais pour surprendre une lueur d’admiration dans le regard d’une naïve orpheline nommée Marianne. Un sursaut est toujours possible, même chez le bandit de Victime du destin qui préserve son fils de la même fatalité ou chez le vaurien de O.H.M.S. qui part en Chine mourir en héros. Dans La Ruelle du péché, le boxeur déchu, qui passe pour un lâche, a en Corée une conduite exemplaire qui contredit la sentence du Juge: “Tu mourras là où tu es né, dans le caniveau   ” .

Du triomphe à la défaite, de la vilenie à l’héroïsme: ces extrêmes, les personnages de Walsh les portent parfois en eux, comme une déchirure. Il leur appartient alors de réconcilier des aspirations ou des rôles antagonistes. A plus forte raison s’ils sont à cheval sur deux cultures, écartelés entre l’Ancien et le Nouveau. La mission accomplie à contrecoeur ou en porte-à-faux est toujours l’épreuve décisive. Son pathos  nourrit quelques-uns des plus beaux films de Walsh. On y voit Custer faire contre son gré le jeu ignoble du gouvernement. Wyatt guider l’armée alors que sa femme indigène a été tuée par leurs soldats. Le trappeur ami des Cheyennes conduire à travers leurs terrains de chasse le convoi de colons (La Piste des géants). Le mountie  élevé par les Indiens servir les ganaches qui les spolient (La Brigade héroïque). Le Canadien d’origine allemande être suspecté de trahison parce qu’il a reçu l’ordre d’infiltrer un réseau nazi (Du sang sur la neige). Et depuis qu’il aime la juive Esther, Assuérus lui-même voudrait remonter l’histoire à contre-courant, échapper à la mémoire des massacres et des destructions qui ont terni son règne... Chacun doit surmonter ces contradictions en sachant qu’il ne rencontrera qu’hostilité et incompréhension. Pour finir, l’individu n’a de comptes à rendre qu’à lui-même. Fort de son libre arbitre, il est seul responsable de son destin.

La déchirure est encore plus douloureuse pour les sangs mêlés comme la métisse de L’Esclave libre. Dans ce chef-d’oeuvre chatoyant comme un opéra lyrique, l’imposture est partout. Même les libérateurs yankees s’avèrent plus racistes que les esclavagistes. Du jour au lendemain, à la mort de son père, la Southern belle  dont l’existence n’était que“sucre et aromates”   (Yvonne de Carlo) est traitée comme une bête: mieux vaudrait la lettre écarlate qu’une goutte de sang noir. Bien sûr, Amanda refuse sa négritude, la pire des “fatalités”. Elle ne peut que se fuir elle-même, tenter de se faire passer pour blanche. Quant à son maître, Hamish Bond (Clark Gable), obsédé par son péché originel, l’infâmie de la traite, il paraît s’inscrire en faux contre le volontarisme cher à Walsh: “L’homme ne façonne pas l’histoire. Il est façonné par elle  ,” soupire-t-il. Mais in fine le vieux lion prouve le contraire quand il libère son “esclave”, brûle ses plantations et détruit le domaine qu’il a si chèrement payé. Son intendant (Sidney Poitier), au lieu de tuer l’oppresseur, facilite son évasion en découvrant qu’il lui doit la vie et peut-être même sa naissance. Autrement dit: avant de libérer les autres, il faut commencer par se libérer soi-même. Amanda elle-même le comprend, qui reste de son plein gré, pour le meilleur et pour le pire, aux côtés d’Hamish, l’ancien bourreau. Chez Walsh, le tragique n’est pas ignoré, simplement transcendé. Un grand alizé romanesque finit, comme toujours, par tout emporter. Cette fois, il entraîne le couple vers la haute mer, vers une nouvelle “frontière”, quelque île perdue des Antilles ...

Qu’il soit victime de l’environnement ou des circonstances, des autres ou de soi-même, l’homme n’est pas “maudit” pour autant. Il peut toujours enrayer l’engrenage. S’arracher à l’emprise des ténèbres. Ou se délester en abandonnant le fruit de ses entreprises. Qui perd gagne... Lorsqu’il défie le spéculateur acharné à sa perte, Custer porte un toast à la “gloire  ”, éternelle, plutôt qu’à l’argent, éphémère: “Quand l’heure viendra, vous ne l’emporterez pas avec vous  ”. Le regard d’Errol Flynn étincelle comme s’il pouvait voir son ultime sacrifice transfiguré en victoire... Tout aussi futile que celle de l’argent, la quête du pouvoir mène Assuerus à un champ de ruines. Mais il est un piège plus pernicieux, celui du désespoir. Walsh propose à notre admiration le vrai caractère de qui surmonte sa douleur, assume ses défaites, renonce à ses conquêtes. Loin d’être “implacables”, ses géants sont protégés du cynisme par une noblesse innée. Leur appétit de vie est immense. Comme l’est leur attachement à cette terre. Ils ne manquent pas d’humour, non plus. Pour tout dire, ils ressemblent fort à leur créateur, notre borgne génial. La conclusion revient sans doute au Capitaine Wyatt. Ecoutons ce que cet homme libre, revenu de toute amertume, répond à sa compagne lorsqu’elle parle de venger son père, supplicié à coups de fouet: “Nul ne peut vivre avec la rage au coeur   ”. Un tel stoïcisme, qu’il partage sans doute avec ses amis indiens, émane du fond des âges. En cet instant, Wyatt est la voix du continent perdu, le porte-parole d’une prodigieuse saga qui eut l’intensité, et la beauté, d’une étoile filante.

 

For a comparative index of the French and English titles for the films referred to in this article click here

 

"Raoul Walsh, la saga du continent perdu" can be ordered from the Cinémathèque Française, which is located at: 51 rue de Bercy, 75012-Paris. Ph: 01 44 34 06 60.

 

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© Copyright Michael Henry Wilson 1998. No part of this article may be reprinted without permission of the author.
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