Au début était l’individu.
Mesure de toute chose. Maître de lui-même et
de son univers. La “civilisation”, trop étroite,
ne saurait le contenir. Il a pour temple le cosmos tout entier:
le grand large et les sierras lointaines, les séquoias
centenaires et les neiges immaculées. Le héros
walshien est fait pour ces paysages du bout du monde dont
il chérit
l’éloignement et l’immensité. Il
est l’homme des confins, toujours en quête ou
en mal de liberté: franc-tireur, rebelle, réfractaire,
indomptable. Pour pouvoir vivre à sa guise, il doit
conquérir son espace vital. Une vision s’impose,
fulgurante, dans les Aventures du Capitaine
Wyatt, quand
nous découvrons Gary Cooper sur son île. Il
s’avance vers nous avec ses trophées de chasse,
flanqué de deux aigles peut-être apprivoisés.
On reconnaît un pantalon d’uniforme yankee, mais
sa veste de peau et son tomahawk sont d’un indien séminole.
Ce swampman qui s’est taillé un royaume
dans les terres vierges est le grand seigneur des Everglades
. Il relève de la légende plutôt que
de l’Histoire. “Soldat, explorateur, gentleman
et sauvage ”, il n’est pas réductible à une persona unique.
L’homme libre peut assumer plusieurs rôles. Vivre
au pluriel. L’homme libre est un prince.
L’appel des confins
On ne s’étonnera pas de la prédilection
de Walsh pour l’Amérique anarchique, indisciplinée,
des origines. Le continent perdu, celui de la Prairie inviolée
et des horizons illimités. Ces confins où tout
est encore possible, Walsh les retrouve au-delà des
Rocheuses, dans les îles Aléoutiennes, dans
les glaces du Grand Nord, et sur tous les océans que
sillonnent ses corsaires et flibutiers. Foncièrement
individualiste, le héros n’est pas toujours
en accord avec son époque, tantôt en avance,
tantôt en retard sur ses contemporains. L’ère
des trappeurs lui sied mieux que celle des colons; la geste
des éclaireurs davantage que celle de la cavalerie.
S’il guide un convoi ou une patrouille militaire, il
reste un outsider , décidé à conserver
son autonomie. Une fois que les pionniers ont atteint leur
destination et entonnent une action de grâces, le John
Wayne de La Piste des géants repart
se venger. Il fait cavalier seul, s’enfonçant
dans la forêt à la
poursuite de sa proie: “Je suis la loi. Et la loi
est justice ”. Deux ans plus tard, dans Wild
Girl,
on retrouve la redwood forest , mais l’épopée
cède la place au romanesque. La Frontière est
close; la loi et l’ordre sévissent. Les potences
signalent l’approche d’une “civilisation” qui
a inventé le lynchage et le vigilantisme. Ceux qui,
comme les trois protagonistes, refusent de se conformer ne
peuvent que s’allier, puis s’échapper
en se fondant dans la nature restée sauvage: la forêt
primordiale des séquoias est le dernier sanctuaire.
Le dernier vestige d’un Nouveau Monde qui va inexorablement
se transformer et imiter l’ancien.
Belle et profonde est la sympathie de Walsh pour les Indiens,
ces enfants naturels de la Prairie qui, les premiers, ont
vu leur espace s’atrophier. Elle ne se dément
pas, de La Piste des géants, où l’éclaireur
dit avoir tout appris des Cheyennes (“Les
Indiens sont mes amis ”) à La
Charge de la huitième
brigade, qui illustre un chapitre particulièrement
ignoble du “siècle de déshonneur”.
Quand il combat les Séminoles, le Capitaine Wyatt
utilise les mêmes armes, les mêmes ruses qu’eux.
Et pour cause: il pêche, chasse, et vit comme eux.
Il a même eu une de leurs princesses pour épouse.
Si le mountie de Du sang sur
la neige parle la langue
des Indiens de la baie d’Hudson, celui de La
Brigade héroïque, élevé par
un chef Cree, est le seul qui ait le courage de dénoncer
le racisme des Américains et la duplicité de
leur gouvernement. Dans La Charge fantastique,
la responsabilité des
guerres indiennes incombe aux politiciens et affairistes.
Lorsqu’il apprend la révolte des Sioux, le général
Custer déclare: “A leur place, j’aurais
fait pareil ”. Et Walsh de nous montrer Custer
se battant pour que soient tenues les promesses faites à ces “vrais
Américains ”, avant de tomber victime de
son idéalisme. Little Big Horn nous est présenté comme
son ultime sacrifice. Le jeune officier de La Huitième
brigade ne peut empêcher la déportation des
Apaches, les derniers résistants, et, dans son écoeurement
renvoie au président sa médaille d’honneur
du Congrès. “Je hais les politiciens ”,
nous disait Walsh naguère (entretien in Positif,
no. 147, février 1973).
Pour l’homme des confins, blanc ou indien, maîtrise
de soi et maîtrise du terrain sont les conditions de
la survie Et comme son frère indien, le héros
a souvent un animal totémique qui scelle son accord
avec la nature: les aigles de Wyatt, le phoque mascotte du
Monde lui appartient, le lionceau d’Assuerus (Esther
et le roi)... La sauvageonne qui se baigne toute
nue dans les torrents est associée aux daims et ours
de la forêt (Wild Girl). Le règne
animal et le règne
humain se superposent et parfois se confondent. Les mounties communiquent à distance
en hurlant comme des loups (Du sang
sur la neige). Le combat
final dans la lagune de Wyatt est chorégraphié comme
l’affrontement de deux caïmans. L’impudente
Sadie Thompson est inséparable de son petit singe.
Le scélérat adipeux de La
Ruelle du péché s’appelle “Pig ” (porc),
tandis qu’un insert assimile à un rat le voyou
le plus malfaisant de The Regeneration.
Le mâle en
rut est plus d’une fois comparé à un
taureau: le viril Victor McLaglen mérite son surnom
de “Bull ” dans Klondike
Annie, tandis
qu’Aldo Ray meugle de désir, littéralement,
dans Les Nus et les morts. Pard, le pitoyable
chien “au
mauvais oeil” de La Grande évasion,
figure la guigne qui s’attache à l’ennemi
public, “Mad
Dog ” Earle. Dans La Vallée de
la peur l’enfant perd son
innocence quand son poulain est abattu à sa
place. La métaphore peut même, comme chez Borzage,
prendre des accents spiritualistes: dans Sabotage à Berlin et
dans La
Belle espionne, un homme est tué alors
qu’il libère le pigeon voyageur qui emporte
un message pour la résistance...
Message de liberté plutôt que de renaissance
mystique. Pour Walsh, le moins religieux des grands cinéastes
américains, il n’y a rien à espérer
de l’au-delà. L’infini doit être
cherché ici-bas, sur cette terre. C’est ce que
l’homme des confins ressent instinctivement. Surtout
s’il ne sait ni lire ni écrire. Ecoutez John
Wayne célébrer avec un lyrisme inattendu la
terre mère (La Piste des géants)
ou l’herbe
bleue du Texas (L’Escadron noir).
Voyez Gregory Peck invitant ses chasseurs à ne tuer
que les mâles
en surnombre pour que l’écologie des fjords
ne soit pas compromise (Le Monde lui
appartient). Comme ses
cowboys et aventuriers, notre cinéaste est le chantre
de la nature vierge. Même quand elle est inhospitalière,
jungle ou désert, marais ou banquise, elle le comble
par sa magnificence. Le choix de ses extérieurs, on
le sait, préoccupait Walsh au premier chef, au point
de sélectionner ses projets, et de les réécrire,
en fonction de ceux-ci: canyons de l’Arizona, glaciers
de l’Alaska, Sequoia National Park , Grands Tétons
du Wyoming... Les caprices grandioses de la géologie
lui sont une source d’inspiration constante. Le paysage
dessine le cadre cosmique où l’individu prend
la mesure de lui-même. Le tall man , le titan,
n’est plus qu’une silhouette minuscule dans l’immensité environnante.
Rétrécissement parfois poignant, mais jamais
dérisoire. Car il a beau n’être qu’un
point, il se dresse au centre de la création. Pétri
d’argile, mais dur comme le granit. Fragile et souverain.
Dans cette vision tellurique - on hésite à la
qualifier de panthéiste - les prodiges de la nature
revêtent parfois un éclat surnaturel. Parce
que tout s’ordonne autour de l’individu, l’univers
tout entier se met à lui parler, géante
bouche d’ombre. Un réseau de correspondances
et de métaphores se fait jour, que Walsh, nourri de
Shakespeare, orchestre avec une admirable simplicité.
(N’est-ce pas Walsh qui remarque plaisamment, à la
fin de L’Escadron noir, que Shakespeare était
sûrement texan?!) Tel phénomène, apparemment
inexplicable, concerne le protagoniste personnellement, lui
tend un miroir, ou lui impartit un message: le souffle de
vent qui fait vaciller la flamme d’une bougie après
des mois de calme plat exprime le miracle de la vie pour
l’équipage du Capitaine
sans peur; les éclairs
qui ponctuent la chevauchée de Robert Mitchum guident
sa quête d’une vérité enfouie dans
le subconscient (La Vallée de la peur);
la tempête
de sable qui se lève pendant le dernier showdown de
Rock Hudson suggère que le hors-la-loi sera Victime
du destin; l’orage tropical qui éclate
alors que Clark Gable et Torin Thatcher évoquent un
passé monstrueux,
digne du Coeur des ténèbres, marque le retour
du refoulé en même temps qu’il annonce
la fin du vieux Sud emporté par la guerre civile (L’Esclave
libre). L’éternelle lutte de l’homme
contre les éléments n’est peut-être,
après
tout, qu’une lutte contre soi-même. Sorcellerie
animiste qui nous entraîne sur le versant onirique
de l’oeuvre, sur ses confins surnaturels, là où le
sacré trouve droit de cité.
Les dernières frontières
Pour l’homme qui ne peut être apprivoisé et
fuit le joug de la société, la nature s’identifie,
d’abord et avant tout, à ce qu’il a de
plus cher: sa liberté. A peine est-il sorti du pénitencier
que le Humphrey Bogart de La Grande évasion va
s’asseoir,
longuement, sous les frondaisons d’un parc. Une fois
qu’il atteint la ferme familiale dans l’Indiana,
et découvre qu’elle a été vendue,
il ne peut que repartir vers l’Ouest, prenant le chemin
des montagnes, comme hypnotisé par leur lointaine
pureté. Tout va se jouer sur les contreforts de la
cîme la plus inaccessible, le Mont Whitney, où l’attend
sa délivrance: “Il est libre ” répétera
Ida Lupino, radieuse et en larmes, à la fois meurtrie
et apaisée, quand son homme trouve dans la mort l’évasion
suprême... S’il y a un lieu saint dans La
Fille du désert, le remake de La
Grande évasion,
ce n’est pas l’église espagnole de Todos
Santos, mais la nécropole indienne creusée
dans le roc. La grotte où Joel McCrea passe sa dernière
nuit pourrait être une chapelle. Crâne et ossements
y composent une “vanité” qui aurait pu être
signée par Valdes Leal ou Zurbaran. Mais plutôt
que par un chant grégorien, la méditation du
héros est scandée par la mélopée
de Navajos invisibles qui paraît émaner du coeur
de la terre.
Si le paradis est toujours derrière l’horizon,
l’enfer est représenté par l’univers
carcéral. Il n’est de pire torture que la privation
d’espace. Il faut le chantage moral du révérend
qui la menace de la prison pour que Sadie Thompson, saisie
de terreur à la vision subliminale d’une cellule,
s’effondre, se repente, se soumette aux exigences religieuses
et sexuelles du tartuffe... Découvrant la splendide
hacienda de son nouveau maître, L’Esclave
libre ne voit que les barreaux
aux fenêtres et ne songe qu’à fuir
cette cage dorée. Passées les grilles de la
centrale, L’Entraîneuse fatale s’arrête
net pour se peindre les lèvres, réaffirmant
rageusement une féminité trop longtemps réprimée.
Dans Une femme dangereuse, Ida Lupino délire,
telle une Lady Macbeth des faubourgs, hantée moins
par le sang versé que par les portes électroniques
qu’elle croit voir se refermer sur elle: “Ce
sont les portes qui m’ont fait tuer! ” Dans
le réfectoire de L’Enfer est à lui,
James Cagney est convulsé par une crise de démence
avant de se voir passer une camisole de force. Il s’en échappe,
mais l’espace urbain, quadrillé comme une carte
policière, ne cesse de se rétrécir autour
de l’ennemi public. Au dernier acte, on voit réapparaître
le motif du titan rendu minuscule par l’environnement:
Cody Jarrett se trouve juché, non point sur une crête
de la high sierra , mais sur un réservoir
d’essence au milieu d’une usine pétrochimique
de Long Beach . Et il ne reste à l’homme traqué qu’un
moyen de clamer sa liberté: se suicider en provoquant
lui-même l’explosion. La mort plutôt que
l’enfermement!
Ce thème domine Saboteur sans
gloire. Un raccord
splendide associe d’emblée la tête d’Errol
Flynn endormi à une guillotine que l’on prépare
pour l’exécution. Criminel endurci, il se voit
accorder une brève idylle au bord d’une rivière
bucolique, mais retournera se livrer. Comment ne pas être
désespéré quand on a passé le
plus clair de sa vie sous les verrous? Ce mort en sursis
refuse obstinément de se confesser, comme d’assister à la
messe. Même quand il a du sang irlandais (comme Walsh
lui-même), le héros prononce rarement le nom
de Dieu ou de ses saints. Il ne fait pas partie de la communauté des
fidèles. La prière des pilotes, dans Les
Géants
du ciel, est un rite expédié à la
va-vite, assimilé à la superstition, mis sur
le même
plan que le passage d’un chat noir. Le gangster de
The Roaring Twenties s’effondre sur
les marches d’une église,
mais il meurt en une pietà sacrilège,
dans les bras de sa compagne plutôt que d’un
prêtre. Rien à attendre de la religion, sinon
sectarisme et hypocrisie. Quand Walsh cite des versets bibliques,
il les met dans la bouche de mécréants tels
que John McIntire, le diacre défroqué du Monde
lui appartient. On reconnaît aisément sa bête
noire: les bigots de tout acabit, ceux qui tentent d’imposer à l’individu
leur morale, leur religion ou leur idéologie, tels
le missionnaire de Sadie Thompson, le maire
inflexible de
Wild Girl, le théologien doctrinaire
de L’Esclave
libre, les viragos du Bowery qui attaquent les “antres
du vice” à coups de haches et de parapluies.
Les “réformateurs”, ligues de vertu en
tête, sont toujours de franches canailles, aussi haïssables
que chez le Griffith d‘Intolérance.
A la moralité étroite des puritains, Walsh
oppose un amour viscéral de la vie primordiale. Faute
de grands espaces, il la retrouve, cette vraie vie, dans
les beuglants et boxons de ports exotiques. L’escale
favorite de ses bourlingueurs est la Barbary Coast , le “mauvais” quartier
de San Francisco . Un îlot de liberté piqueté de
lanternes rouges! Quelle n’est pas sa jubilation, dans
Le Monde lui appartient, quand l’arrivée
d’une
cohorte hétéroclite met en déroute un
bal collet-monté: aux chasseurs triomphants se mêlent
accortes entraîneuses, jazzmen noirs, pirates portugais,
aborigènes des Aléoutiennes, et même
une otarie... Ce n’est pas un hasard si la goélette
de nos lascars s’appelle “Le Pélerin”.
L’irruption de ces wild men puant la bière
et la saumure, de ces luronnes qui s’accrochent les
médailles des dignitaires entre les seins (imitant
la Dolores Del Rio d’Au service
de la gloire), manifeste
la vigueur de la jeune Amérique et de son melting
pot face aux Russes décadents et à leur
société de classes. S’isolant sur une
colline au-dessus de la baie, Gregory Peck et Ann Blyth émettent
le voeu que Frisco conserve son âme intrépide
et ne finisse jamais comme la Saint Petersbourg des tsars
ou la Vienne des Habsbourg. Gentleman
Jim nous rassure sur
ce point puisque l’irrésistible ascension du
héros prouve qu’on peut être né dans
le ghetto des immigrants irlandais, et devenir à la
fois un gentleman et un champion de boxe. C’est encore
de Frisco et de ses rues chaudes que s’échappent
les putains magnifiques, Sadie Thompson, Klondike
Annie,
Mamie Stover, quand la ville tombe sous la coupe des bien-pensants.
La Barbary Coast a pour pendant sur la Côte Est le
bas de Manhattan . Les caf’ conc’ du Lower East
Side sont à Walsh ce que les bier garten d’Heidelberg
sont à Lubitsch: des oasis propices aux beuveries,
aux bagarres et aux aventures amoureuses. Pour faire son
apprentissage de la vie rien ne vaut les saloons grouillants
du Bowery (The Regeneration), du Pier 13
(Me
and My Gal)
et bien sûr de Chinatown (The
Bowery). Quant au vieux
Sud, son coeur bat à la Nouvelle Orléans, du
côté de Bourbon Street et Glory Alley (La
Ruelle du péché, L’Esclave
libre). Ces enclaves
de non-conformisme sont la dernière frontière
d’un pays désormais clôturé. L’Amérique
n’en finit pas d’y enterrer sa folle jeunesse.
C’est là que notre cinéaste observe,
de film en film, la communauté virile, joyeusement
irresponsable, des matafs, sand-hogs , pompiers,
camionneurs, boxeurs, baroudeurs de tout poil venus faire
les quatre cent coups avant de partir au casse-pipes. On
est sûr d’y rencontrer l’acteur fétiche,
Alan Hale, éternel pilier de bar, boute-en-train,
coureur de jupons, auquel revient le rôle du père
ou de l’oncle “indigne”, donc éminemment
sympathique. Car Walsh a pour ces joyeux compagnons un amour
inconditionnel. Il ne se lasse jamais de leurs pitreries
paillardes, même quand elles dépassent les bornes
de la stupidité (Sailor’s Luck)
ou de la muflerie (Marines, Let’s Go).
Depuis qu’il s’est laissé convaincre
d’interpréter lui-même le sergent O’Hara
de Sadie Thompson, Walsh réserve
une tendresse particulière
aux soldats professionnels, grands enfants insouciants, absurdement
dévoués à leur chef, toujours prêts à en
découdre, voire à se sacrifier. Ces centurions
passent plus de temps à lutiner les filles qu’à se
battre. Si dans Au service de la gloire,
la course aux jupons alterne avec les montées au front,
dans ses sequels ,
The Cock-Eyed World et Women
of All Nations, leurs prouesses
sont purement galantes. De Brooklyn à Vladivostok
, il n’y a qu’un enjeu pour les deux sergents: à qui
reviendra la médaille de “tireur d’élite“ quand
ils feront le compte des filles tombées dans chaque
port? Ailleurs, l’aventure ne se présente pas
toujours comme on l’attend. Dans Le
Cri de la victoire,
Walsh peint, à l’encontre du titre français,
les servitudes de la vie de garnison plutôt que les
grandeurs militaires. Relégués dans les coulisses
de la guerre, les Marines ratent leur chance de s’illustrer à Guadalcanal
et Tarawa . Dans Esther, un roi désillusionné en
est réduit à rejouer les batailles passées
avec ses gladiateurs. Dans La Charge
de la huitième
brigade, seule l’arrivée d’un
bordel ambulant peut dissiper la morosité d’un
fort où l’on
se sent “comme sur une planète morte ”.
Ce sont donc les maneuvres érotiques qui occupent
le premier plan. Et comme souvent chez Walsh, surtout dans
sa dernière période, les amoureuses sont plus
douées, et plus captivantes, que leurs partenaires.
Car elles ont toutes les audaces, à commencer par
l’audace de leurs émotions. Elles sont à nos
guerriers ce que le feu est à l’étoupe!
Dans leurs bras, la chair n’est jamais triste.
Les tropiques du désir
Si l’héroïsme masculin implique la maîtrise
de soi, l’héroïsme féminin passe
par le don de soi. Comme le proclame Dolores Del Rio dans
The Red Dance: “L’amour
est la seule cause que puissent embrasser les femmes ”.
D’où la
fantastique, l’irrésistible énergie dont
elles sont capables. Le soir de leur première rencontre,
la danseuse se déshabille sans façons devant
le grand duc, puis se couche à ses côtés.
Pudiquement, il place un poignard entre eux, mais faute d’être
Tristan et Yseult, ils ne tardent pas à céder à la
tentation! Dans Au service de la gloire,
la belle Dolores est Charmaine, la petite paysanne française
assez généreuse pour se partager entre les
deux sergents. C’est elle qui choisit le lieu et le
moment, maîtresse
de son corps comme de son coeur. Et elle tient même,
quand il le faut, le rôle de la mère absente:
le mama’s boy meurt contre son sein, comme
le jeune aspirant mourra contre celui de Virginia Mayo dans
Capitaine sans peur. Parce que son lit est
toujours ouvert, et que le sperme y coule à flots,
Charmaine se trouve être
le seul antidote contre la boue, l’horreur, les charniers. “C’est
la meilleure guerre que j’ai jamais connue! ” en
vient à s’exclamer Victor McLaglen, ce briscard
jouisseur si différent du John Gilbert de La Grande
parade. Ici, le cul se passe bien de la culture! A l’humanisme
vidorien répond un pansexualisme exaspéré par
la mort omniprésente: Charmaine personnifie l’élan
du désir, le jaillissement dionysiaque du plaisir,
la pulsation vitale.
Tout marivaudage walshien commence par une contemplation ébahie
des courbes féminines. Voyez les Marines admirant
le postérieur de Charmaine, puis sa culotte séchant
sur un fil, avant de découvrir son visage; Spencer
Tracy enchanté par le spectacle de Joan Bennett se
dandinant devant la radio (Me and My
Gal); les routiers d’Une
femme dangereuse commentant le “châssis” d’Ann
Sheridan; les ouvriers de L’Entraîneuse
fatale reluquant celui de la
jeune caissière de l’estaminet...
Walsh réserve ses cadrages les plus suggestifs à la
croupe de ces dames, quand ce n’est à leurs
dessous. Le fétiche favori, bien sûr, est la
jarretelle, qui orne tous ses blasons du corps féminin.
A l’occasion, il fait administrer une fessée
mémorable à la Sally Eilers de Sailor’s
Luck. Ou découper le corset de Jane Russell à coups
de couteau par Clark Gable (Les Implacables).
Cependant, le voyeurisme n’est nullement l’apanage
des mâles.
Charmaine lorgne ses partenaires d’un air gourmand,
leur tâte le biceps et même la cuisse. Une des
dames de compagnie pratique le même rituel dans Le
Monde lui appartient. La princesse manque de se
pâmer
en inspectant, des pieds à la tête,
le voleur de Bagdad . Sous prétexte d’illustrer
un reportage, la journaliste Florence Rice fait poser Victor
McLaglen à moitié nu
(Under Pressure). Au lieu d’écouter
Gregory Peck, qui lui explique l’usage du sextant,
Virginia Mayo le dévisage avec concupiscence en songeant à des
exercices plus concrets (Capitaine sans
peur). Et quand Ida
Lupino contemple les mains de Bruce Bennett jouant au piano,
l’intensité du gros plan suggère qu’elle
les imagine courant sur son corps avec une égale dextérité (The
Man I Love)...
Chez Walsh, comme chez Stroheim, la légitimité du
désir féminin va de soi; il n’est jamais
pudiquement refoulé. Déjà, dans The
Regeneration, Marie trahit son émoi en pressant
le bouquet de l’aimé contre son sein. Sadie
Thompson collectionne les hommes, et tient même une
comptabilité comme
en témoignent les badges et matricules accrochés à sa
ceinture. Marlene s’offre de but en blanc à George
Raft, le patron de son mari, lui faisant des avances sans équivoque, “comme
celles d’un homme ” (L’Entraîneuse
fatale). Ni anges ni diables, comme les voudraient
le Code Hays, nos belles effrontées usent de tous
leurs appâts
pour attraper leur proie. Immanquablement, l’initiative
leur revient, et ce quel que soit leur “type”.
Voyez le délectable quadrille du Roi et quatre reines:
la brune hispanique, la veuve distinguée, la blonde
affranchie, et pour corser le tout, la femme de tête,
une rousse madrée qui fait durer le plaisir de la
séduction. L’objet de leurs affections n’est
autre que Clark Gable, qui en un savoureux retournement de
cliché, se trouve surpris nu dans la rivière
comme une jouvencelle au bain... Tout aussi rouées,
les fiancées et femmes mariées du Cri de la
victoire ne reculent devant aucune provocation, se comportant
parfois comme des “hôtesses” professionnelles
pour mettre le grappin sur leur soldat. Même Teresa
Wright, qui a conçu de tuer son mari le soir de leurs
noces, prend soin de se parfumer et d’échancrer
son corsage pour le tenter (La Vallée de la
peur)!
Dans les belles histoires de l’oncle Raoul, le sexe
faible serait plutôt le sexe fort. Il est rare que
ses héroïnes soient des ingénues sans
défense. Elles n’ont plus de vertu à protéger
et n’ont guère le souci de leur réputation.
On relève que le cinéaste n’est pas à son
aise dans le registre du mélodrame. Ses films sur
la traite des blanches, du reste émasculés
par la censure, eussent mieux convenu à Sternberg
(Le Passeport jaune) ou Borzage (The
Man Who Came Back).
D’habitude, la fille “de joie” mérite
son nom, qui se moque de la morale, des préjugés,
et le plus souvent assume crânement, et même
parfois “joyeusement”, sa condition. Elle se
prénomme Frisco Doll ou Shangai Mabel , Panama Smith
ou Carmen des Philippines . Elle boit la bière au
goulot, prend des coups mais n’hésite pas à les
rendre (The Bowery), lâche des bordées
d’injures
si salées que les témoins se bouchent les oreilles
(Au service de la gloire, Sadie
Thompson). Vénale
peut-être, mais pas garce pour autant. (Dorothy Burgess
dans In Old Arizona et Virginia Mayo dans L’Enfer
est à lui sont les exceptions
qui confirment la règle.) Qu’elle
fasse commerce de ses charmes ne paraît déranger
que les tartuffes.. ou les censeurs. Sûrement pas nos
joyeux compagnons. Rock Hudson fait essayer par les filles
du saloon la robe de mariage qu’il achète
pour sa future épouse (Victime
du destin) ! Sadie
Thompson est d’emblée la coqueluche des Marines.
La mine réjouie des chasseurs de phoques fait plaisir à voir
quand les drôlesses du “Bon Ton”, descendues
d’une affiche de Lautrec, fondent sur eux comme une
bourrasque de soie et de satin (Le Monde
lui appartient)...
Réprouvés et têtes brûlées
Voici un monde où la notion de péché n’a
pas cours. L’entraîneuse est au sexe féminin
ce que le hors-la-loi est au sexe viril. Une réprouvée
qui n’a pas trouvé sa place dans la société dite
policée. Comme notre outlaw , elle joue son
va-tout pour sortir des carcans où on l’a enfermée.
Quitte à retomber sous un autre carcan, la prostitution.
Comme lui encore, elle ne rêve que de s’évader
et repartir à zéro. Témoin Sadie Thompson,
Mamie Stover, “l’Entraîneuse fatale”...
Que les pharisiens leur jettent la première pierre
! Dans Klondike Annie, Walsh va jusqu’à soutenir,
sur un ton pince-sans-rire, qu’une cocotte de honky-tonk vaut
bien une salutiste. De même que les desperados lui
inspirent plus de sympathie que les flics qui les traquent,
il trouve plus d’humanité, et de compassion,
chez les scarlet women que chez les bégueules.
Si Leslie Caron s’exhibe dans des numéros canailles à l’insu
de son père, le Juge aveugle qui la croit infirmière,
c’est pour une bonne raison: elle veut rester aux côtés
de son père et être... son infirmière
(La Ruelle du péché). Virginia
Mayo, la sauvageonne au sang chaud, accepte Joel McCrea tel
qu’il est, là où Dorothy
Malone, la fille “bien”, se révèle
prête à le voler et même à le dénoncer
(La Fille du désert). Dans Saboteur
sans gloire, Faye
Emerson se donne à Errol Flynn, le criminel qui a
connu des années de prison, avec cette charité spontanée
dont seules sont capables les filles dites perdues. Leurs
jambes entrecroisées sur un divan, sublime litote
visuelle, nous disent que l’amour a été prestement
consommé. En plein jour et comme un voyage sans retour.
Mais l’entraîneuse est bien davantage que le
repos du guerrier. Une connivence naturelle s’établit
entre outcasts . Ce que scellent leurs étreintes,
c’est la communauté de leurs destins. L’alliance
de deux rebelles qui vont s’aimer envers et contre
tous, par delà le bien et le mal. Le plus beau couple
walshien est sans doute celui de La
Grande évasion,
où le dernier gangster romantique vit et meurt pour
une taxi-girl échappée d’un dime-a-dance .
A moins que ce ne soit celui de La Fille
du désert,
où Colorado et Wes McQueen périssent sous une
grêle de balles en se tenant par la main. Ou encore
celui de L’Esclave libre, à la
fois paradoxal et inéluctable: la métisse Amanda
ne peut être
libérée, dans tous les sens du terme, que par
le négrier qui l’a achetée aux enchères.
Le désir ne saurait mentir. ll transcende tous les
clivages - raciaux, sociaux, idéologiques. Virginia
Mayo parle pour toutes ses consoeurs dans Capitaine
sans peur quand elle oublie qu’elle est une lady et
s’offre sans détours à Gregory Peck: “Si
nous nous aimons, le monde est à nous! “
L’égalité entre sexes s’impose,
fût-ce dans l’adversité et le dénuement.
Le Capitaine Wyatt devine d’emblée, et en est
ravi, que Mari Aldon n’est pas une sang-bleu de Savannah
, mais une fille des marais, de la même souche que
lui. La roturière est plus désirable que l’aristocrate.
Rock Hudson n’accepte Yvonne de Carlo qu’après
l’avoir bâillonnée, empaquetée,
malmenée de toutes les façons, et s’être
ainsi assuré qu’elle était une fausse
comtesse (La Belle espionne). Ann Blyth
est une vraie comtesse, russe de surcroît, mais fine
mouche, elle se déguise
en “dancing girl ” pour satisfaire les
goûts plébéiens de Gregory Peck (Le
Monde lui appartient). Réciproquement, le
voleur de Bagdad apprend qu’il est aimé de la
princesse quand il lui avoue n’être qu’un
larron et qu’elle
se jette aussitôt dans ses bras: elle ne l’en
désire que davantage! Ce n’est que quand il
est vaincu, et que ses rêves impériaux s’écroulent,
que le roi Assuerus conquiert la tendresse d’Esther,
une Juive à la beauté sans apprêt. Les
périodes de remous sont toujours propices à de
telles mésalliances, mais dans l’Amérique
effervescente du melting pot , les amants n’ont
jamais trop de mal à accomplir leur révolution.
Les couples improbables de Walsh, qu’ils unissent une
assistante sociale et un chef de gang (The
Regeneration),
ou une libraire et un boxeur analphabète (The
Bowery),
font voler en éclats les cloisons qui sont censées
séparer les classes.
L’aventure personnelle ne se confond pas pour autant
avec la destinée collective. On le vérifie
dans les films de guerre, où l’individu prime
et où l’action est vécue à son
niveau, celui de de la patrouille ou du commando. Ce n’est
qu’au tout dernier moment que les soldats se fondent
dans une épopée qui les dépasse, telle
l’offensive alliée d’Objective Burma ou
le débarquement à la fin des Géants
du ciel. Ne pas attendre de Walsh un “Pourquoi nous
combattons”. Le comment l’intéresse bien
davantage. L’enjeu du conflit compte moins que le comportement
du héros sur le terrain. La “gloire ”,
que promettent tant de ses titres, est elle-même toute
relative: dans Au service de la gloire,
le “champ
d’honneur ” est illustré par un charnier,
la guerre dénoncée comme une boucherie. Le
patriotisme est une valeur douteuse, réservée à ceux
qui n’ont pas de scrupules à envoyer une génération
de jeunes gens au casse-pipes. Robert Mitchum, l’outsider ,
s’empresse de s’éclipser quand les recrues
du village prêtent le serment d’allégeance
avant leur départ pour Cuba (La
Vallée de la
peur). Si les deux amis de The Bowery s’engagent
pour Cuba, ce n’est point à cause du torpillage
du “Maine”,
mais pour échapper à toute domestication matrimoniale!
Les Marines de The Cock-Eyed World savent
qu’ils sont
dépêchés dans les républiques
bananières “pour protéger lebig
business ”, mais l’opportunité de
voir du pays et de chasser la gueuse l’emporte sur
toute réticence. Dans Bungalow
pour femmes, le proxénétisme
permet à Mamie Stover de profiter du bombardement
de Pearl Harbour et de racheter des immeubles à bas
prix.
Le rapport de l’individu et de l’institution
est beaucoup plus inconfortable chez Walsh que chez Ford
ou Hawks. Illimitées, les aspirations du héros
sont nécessairement bridées par la discipline.
Il passe toujours pour une tête brûlée.
Un film comme Les Géants du ciel est
censé tracer
les limites de cet individualisme “sauvage”,
opposant le sens des responsabilités à l’ivresse
du combat solitaire, mais Walsh ne peut s’empêcher
de privilégier Edmund O’Brien, le légendaire “China
tramp ”, le cabochard qui reste jusqu’au
bout un casse-cou et a droit à toutes les grandes
scènes d’émotion. Dans Sabotage à Berlin ,
la témérité de l’équipage,
quasi suicidaire, défie toute raison et toute vraisemblance,
comme si cinq mousquetaires pouvaient tenir en échec
toutes les divisions du Troisième Reich! Parfois,
le héros doit non seulement court-circuiter la hiérarchie,
mais désobéir aux ordres, et même se
mutiner. Loin de glorifier l’armée, Walsh fustige
une institution bornée, voire fossilisée. A
cause de leur insubordination, Errol Flynn dans La
Charge fantastique et La Rivière
d’argent, Van Heflin
dans Le Cri de la victoire, Cliff Robertson
et Aldo Ray dans
Les Nus et les morts risquent la cour martiale.
L’ennemi
le plus redoutable n’est pas l’adversaire que
l’on charge sabre au clair, mais les politiciens, lobbyistes,
spéculateurs et autres bureaucrates de Washington
qui intriguent dans l’ombre du pouvoir. Une des pires
crapules qui soit, le Dean Jagger de La
Vallée de
la peur, est tour à tour recruteur pour l’armée
puis procureur, nourissant ses noirs desseins sous couvert
de l’autorité. Robert Mitchum, le paria, n’a
qu’un seul allié et comme il se doit, c’est
le joueur professionnel campé par notre ami Alan Hale.
Princes des îles, des océans et des
sept palaces
Dans l’immense matériau romanesque qu’a
brassé Walsh, un enjeu décisif ne cesse de
se présenter: l’individu peut-il s’inventer
lui-même? Toute l’oeuvre répond par l’affirmative.
On retrouve le self-made-man , de condition modeste,
mais aux ambitions immenses, sous toutes les latitudes. Il
veut tout dévorer parce qu’il a été démuni
de tout. C’est un gaillard qui sait ce qu’il
veut et n’hésite pas à s’en emparer.
Même si, comme le délinquant de The
Regeneration,
le John Wayne de La Piste des géants, le Wallace Beery
de The Bowery, il ne sait ni lire ni écrire. Au demeurant,
le cowboy illettré fait un meilleur shérif
que l’instituteur féru de Darwin et Carlyle
(L’Escadron noir). Pour compenser les handicaps de
sa naissance, le héros walshien doit déployer
toujours plus d’énergie. Et parfois savoir forcer
la chance. Le bluff est son premier atout. Le
voleur de Bagdad se baptise “Ahmed, prince des îles, des océans
et des sept palaces ” et finit par mériter
de telles armoiries. George Raft accomplit son fameux plongeon
du haut du pont de Brooklyn pour être élu “Roi
du Bowery ”. Victor McLaglen dans Au
service de la gloire comme Errol Flynn dans Sabotage à Berlin se modèlent sur Napoléon quand ils doivent
faire preuve d’audace. Le cadet Custer de La
Charge fantastique veut devenir le “Murat du Montana ”,
débarquant au régiment en grand uniforme, flanqué d’une
meute de chiens et croquant des oignons comme son idole...
La vraie noblesse est innée, bien sûr. Gentleman
Jim en est la preuve vivante. Un caissier de banque
peut gravir les échelons de la réussite sociale
et sportive -- et devenir une star qui joue sa propre
légende sur scène. La mobilité de la
jeune Amérique le sert à merveille. “J’aime
le contraste ”, dit Errol Flynn, qui fait la navette
entre les faubourgs et Nob Hill, entre ceux qui en ont et
ceux qui n’en ont pas. D’aiileurs, les différences
ne sont que superficielles. La très snobe Alexis Smith
lui avoue avoir passé son enfance sur un crassier.
Les patriciens du Club Olympique ont beau prendre de grands
airs, ce ne sont que d’anciens prospecteurs. Les parvenus
de The Strawberry Blonde se piquent de culture
européenne,
mais sont incapables de manger des spaghetti proprement et
crèvent d’acrimonie! La haute société hawaïenne
de Bungalow pour femmes, celle des country
clubs et
des plages privées, n’est remarquable que par
son hypocrisie. Les aristos ne sont pas mieux traités
s’ils partagent les préjugés de leur
classe. Leur statut est souvent usurpé. Le Capitaine
Wyatt fait remarquer à Mari Aldon qu’il ne suffit
pas d’avoir une servante pour être une dame de
qualité. Clark Gable, le planteur paternaliste de
L’Esclave libre, est en réalité un
ancien négrier. Il sait à quoi s’en tenir
quand il dit son mépris pour les dandys à jabots
de dentelle: “Mieux vaut être un homme qu’un
gentleman. ” Qui est le roi, dans Barbe-Noire
le Pirate, le roi d’Espagne ou son sosie,
un fou qui se prend pour le roi d’Espagne?
Pour n’être pas mystique, le volontarisme walshien
est aussi irrésistible que celui de Borzage ou Vidor.
Mais le réalisateur de The Red
Dance n’est pas
près d’épouser la cause de la révolution:
la société n’est pas plus vivable parce
que les Rouges remplacent les Cosaques et que le moujik ivrogne
reçoit des épaulettes de général.
Ce monde à l’envers est une sinistre caricature.
Ceci s’applique aussi à la démagogie
populiste qui permet au tribun white trash de
devenir un gouverneur fascisant à la Huey Long (A
Lion in the Streets). L’ère du capitalisme
sauvage amuse davantage Walsh car elle ouvre la voie à l’ubris des robber
barons , carpetbaggers et autres racketeers .
Le Robert Stack des Implacables en est le prototype, qui
représente le réalisme cynique de l’Amérique
future, marchande et industrielle, celle des tycoons et
des ploutocrates: pour se faire une place au soleil, tout
sera permis! Dans La Rivière d’argent,
c’est
un officier indûment dégradé, Errol Flynn,
qui est sacré silver baron . Son ambition
lui vaudra d’être comparé à César
et au Roi David. Il se justifie en invoquant son sort injuste: “Ce
monde est dur et cruel. Désormais, je n’obéirai
qu’à mes propres règles !” A
son tour, le Eddie Bartlett de The Roaring
Twenties se tourne
vers le gangstérisme à la suite d’une
bavure judiciaire. Il voit dans le racket un big business comme
les autres. A telle enseigne que l’ascension et la
chute de James Cagney reflètent, d’année
en année, les soubresauts du capitalisme, de la Prohibition
au New Deal. Dans Bungalow pour femmes,
Jane Russell, longtemps exploitée, passe dans le camp
des exploiteurs lorsqu’elle
détourne à son profit le jeu de la libre entreprise: “Qu’y
a-t-il de plus intime, entre amis, que l’argent ?” Quand
il se confond avec la volonté de puissance, l’individualisme
devient pathologique et se mue en sa nemesis , le
darwinisme social. (Son seul mérite est sans doute
de n’être pas hypocrite!)
Ce dévoiement est souvent lié à un
drame antérieur à l’histoire: une ombre
romanesque pèse à la lisière du récit
car le héros a une revanche à prendre sur ses
origines, son milieu, son passé. Ainsi le bad
blood paternel coule dans les veines de Quantrell, l’instituteur
qui compte sur la guerre civile pour combler ses ambitions
et sera le chef des massacreurs du Kansas (L’Escadron
noir). Cody Jarrett est hanté par les spectres
d’un
père et d’un frère morts fous (L’Enfer
est à lui). Pour l’un et l’autre,
cette hérédité est incarnée par
une mère abusive qui entretient complaisamment leur
complexe oedipien. Dans La Vallée de la peur,
la mère
de Robert Mitchum est à l’origine de la tragédie;
sa faute en est la “scène primitive”,
peu à peu reconstituée en flashbacks .
Mais le plus souvent, le traumatisme passé est lié au
père. Désertée par le sien, L’Entraîneuse
fatale s’est jetée dans la prostitution.
Kirk Douglas, le shérif d’Une
corde pour te pendre,
n’en finit pas de revivre le lynchage de son père,
dont il se croit indirectement responsable, tandis que par
un bel effet de symétrie inverse, son ennemi, le patriarche
aveugle, a fait de son fils mal-aimé un criminel par
jalousie. Dans La Ruelle du péché,
Ralph Meeker sabote sa carrière de boxeur parce qu’obsédé par
le père indigne qui tua sa mère et lui infligea
de terribles corrections. Aussi maléfique que le père
violent est le père inflexible, comme celui de Leslie
Caron, dit le Juge, qui est aussi aveugle du coeur que des
yeux. Dans Victime du destin, Rock Hudson
a été dégoûté de
la loi par son père, pasteur fondamentaliste qui portait
sa bible “comme un six-coups” . Dans
Les Implacables comme dans Bungalow
pour femmes, Jane Russell
s’enrichit dans le seul but de rentrer au pays et d’humilier
l’entourage de petits Blancs sectaires qui lui en ont
fait baver dans sa jeunesse.
A la fin de Bungalow..., le flic de service décrète
que Mamie Stover n’a pas changé. Il a tort,
bien entendu. Comme a tort l’inspecteur de Saboteur
sans gloire qui prétend tout connaître
des criminels grâce à ses fiches signalétiques.
Romantique dans toutes ses fibres, Walsh veut croire à une
seconde chance. Si l’individu doit s’inventer
lui-même,
il doit être également capable de se transformer
et d’apprendre à jouer plusieurs rôles.
Nul besoin de prêtre comme intercesseur. Pour vous
changer un homme, rien ne vaut une femme aimante. Walsh nous
le répète depuis The Regeneration: “Son âme
continue de vivre en moi, ” dit le mauvais garçon
régénéré à la mort de
la bien-aimée. Le voleur de Bagdad,
qui traite Allah de “mythe ” et le paradis
de “miroir
aux alouettes ”, ne s’achète une
conduite que pour pouvoir conquérir la fille du caliphe.
Douglas Fairbanks Jr., le cat burglar des Deux aventuriers,
révèle une noblesse insoupçonnée
quand il a le coup de foudre pour Valerie Hobson, celle qu’il
venait cambrioler: elle est sa seconde chance et il s’empresse
de la saisir, même si la rencontre l’a grièvement
blessé. Car la femme est là pour éduquer
l’homme. L’aider à se surmonter. L’arracher à l’errance
et aux joyeux compagnons. Lui apprendre à lire et écrire,
aimer et vivre. C’est ce que James Cagney finit par
découvrir dans The Strawberry
Blonde après
la mort de son flambeur de père, le cher Alan Hale.
Il est temps de troquer les saloons pour un cabinet
de dentiste et un bonheur domestique moins mouvementé.
Grâce au gag final du gaz hilarant, la truculence l’emporte
sur la mélancolie, comme le plus souvent chez Walsh,
mais on perçoit aisément, entre les fous rires,
sa nostalgie pour l’ère désormais révolue
du Bowery, des naughty nineties et des libations
ininterrompues.
Qui perd gagne
Chez Walsh, les jugements moraux ne sauraient être
définitifs; la réalité ne cesse de les
démentir. Sa comédie humaine ne se divise pas
en bons et méchants. Il suffit d’un rien, on
l’a vu, pour que les “honnêtes gens” se
transforment en délateurs ou lyncheurs. Quant au protagoniste,
il finit toujours par surprendre son monde. Monstre pour
les uns (“Mad Dog Earle ”), bienfaiteur
pour les autres (“C’est l’homme le
meilleur que j’ai jamais rencontré ” dit
le fermier), le repris de justice de La
Grande évasion est à la
fois un gangster et un bon samaritain. Celui de The
Roaring Twenties se sacrifie pour préserver
le bonheur de la jeune fille qu’il aime en vain. Le
suicide “utile” est parfois la seule justification
d’une existence dévoyée. Le Saboteur
sans gloire, qui se livre délibérément à la
Gestapo, se métamorphose en résistant, prenant
de cours le policier qui se flattait de prévoir chacun
de ses mouvements. Le criminel se rachète, non point
pour se mettre en règle avec le ciel ou la société,
mais pour surprendre une lueur d’admiration dans le
regard d’une naïve orpheline nommée Marianne.
Un sursaut est toujours possible, même chez le bandit
de Victime du destin qui préserve
son fils de la même
fatalité ou chez le vaurien de O.H.M.S.
qui part en Chine mourir en héros. Dans La
Ruelle du péché,
le boxeur déchu, qui passe pour un lâche, a
en Corée une conduite exemplaire qui contredit la
sentence du Juge: “Tu mourras là où tu
es né, dans le caniveau ” .
Du triomphe à la défaite, de la vilenie à l’héroïsme:
ces extrêmes, les personnages de Walsh les portent
parfois en eux, comme une déchirure. Il leur appartient
alors de réconcilier des aspirations ou des rôles
antagonistes. A plus forte raison s’ils sont à cheval
sur deux cultures, écartelés entre l’Ancien
et le Nouveau. La mission accomplie à contrecoeur
ou en porte-à-faux est toujours l’épreuve
décisive. Son pathos nourrit quelques-uns
des plus beaux films de Walsh. On y voit Custer faire contre
son gré le jeu ignoble du gouvernement. Wyatt guider
l’armée alors que sa femme indigène a été tuée
par leurs soldats. Le trappeur ami des Cheyennes conduire à travers
leurs terrains de chasse le convoi de colons (La
Piste des géants). Le mountie élevé par
les Indiens servir les ganaches qui les spolient (La
Brigade héroïque). Le Canadien d’origine
allemande être
suspecté de trahison parce qu’il a reçu
l’ordre d’infiltrer un réseau nazi (Du
sang sur la neige). Et depuis qu’il aime la
juive Esther, Assuérus lui-même voudrait remonter
l’histoire à contre-courant, échapper à la
mémoire des massacres et des destructions qui ont
terni son règne... Chacun doit surmonter ces contradictions
en sachant qu’il ne rencontrera qu’hostilité et
incompréhension. Pour finir, l’individu n’a
de comptes à rendre qu’à lui-même.
Fort de son libre arbitre, il est seul responsable de son
destin.
La déchirure est encore plus douloureuse pour les
sangs mêlés comme la métisse de L’Esclave
libre. Dans ce chef-d’oeuvre chatoyant comme un opéra
lyrique, l’imposture est partout. Même les libérateurs
yankees s’avèrent plus racistes que les esclavagistes.
Du jour au lendemain, à la mort de son père,
la Southern belle dont l’existence n’était
que“sucre et aromates” (Yvonne de Carlo)
est traitée comme une bête: mieux vaudrait la
lettre écarlate qu’une goutte de sang noir.
Bien sûr, Amanda refuse sa négritude, la pire
des “fatalités”. Elle ne peut que se fuir
elle-même, tenter de se faire passer pour blanche.
Quant à son maître, Hamish Bond (Clark Gable),
obsédé par son péché originel,
l’infâmie de la traite, il paraît s’inscrire
en faux contre le volontarisme cher à Walsh: “L’homme
ne façonne pas l’histoire. Il est façonné par
elle ,” soupire-t-il. Mais in fine le
vieux lion prouve le contraire quand il libère son “esclave”,
brûle ses plantations et détruit le domaine
qu’il a si chèrement payé. Son intendant
(Sidney Poitier), au lieu de tuer l’oppresseur, facilite
son évasion en découvrant qu’il lui doit
la vie et peut-être même sa naissance. Autrement
dit: avant de libérer les autres, il faut commencer
par se libérer soi-même. Amanda elle-même
le comprend, qui reste de son plein gré, pour le meilleur
et pour le pire, aux côtés d’Hamish, l’ancien
bourreau. Chez Walsh, le tragique n’est pas ignoré,
simplement transcendé. Un grand alizé romanesque
finit, comme toujours, par tout emporter. Cette fois, il
entraîne le couple vers la haute mer, vers une nouvelle “frontière”,
quelque île perdue des Antilles ...
Qu’il soit victime de l’environnement ou des
circonstances, des autres ou de soi-même, l’homme
n’est pas “maudit” pour autant. Il peut
toujours enrayer l’engrenage. S’arracher à l’emprise
des ténèbres. Ou se délester en abandonnant
le fruit de ses entreprises. Qui perd gagne... Lorsqu’il
défie le spéculateur acharné à sa
perte, Custer porte un toast à la “gloire ”, éternelle,
plutôt qu’à l’argent, éphémère: “Quand
l’heure viendra, vous ne l’emporterez pas avec
vous ”. Le regard d’Errol Flynn étincelle
comme s’il pouvait voir son ultime sacrifice transfiguré en
victoire... Tout aussi futile que celle de l’argent,
la quête du pouvoir mène Assuerus à un
champ de ruines. Mais il est un piège plus pernicieux,
celui du désespoir. Walsh propose à notre admiration
le vrai caractère de qui surmonte
sa douleur, assume ses défaites, renonce à ses
conquêtes. Loin d’être “implacables”,
ses géants sont protégés du cynisme
par une noblesse innée. Leur appétit de vie
est immense. Comme l’est leur attachement à cette
terre. Ils ne manquent pas d’humour, non plus. Pour
tout dire, ils ressemblent fort à leur créateur,
notre borgne génial. La conclusion revient sans doute
au Capitaine Wyatt. Ecoutons ce que cet homme libre, revenu
de toute amertume, répond à sa compagne lorsqu’elle
parle de venger son père, supplicié à coups
de fouet: “Nul ne peut vivre avec la rage au coeur ”.
Un tel stoïcisme, qu’il partage sans doute avec
ses amis indiens, émane du fond des âges. En
cet instant, Wyatt est la voix du continent perdu, le porte-parole
d’une prodigieuse saga qui eut l’intensité,
et la beauté, d’une étoile filante.
For a comparative index of the French and English titles
for the films referred to in this article click here
"Raoul Walsh, la saga du continent perdu" can
be ordered from the Cinémathèque
Française, which is located at: 51 rue de Bercy,
75012-Paris. Ph: 01 44 34 06 60.
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© Copyright Michael Henry Wilson
1998. No part of this article may be reprinted
without permission of the author.
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