Prétendre que le son est une conséquence prévisible de l'Arrivée d'un Train en gare de La Ciotat n'est pas un paradoxe (1). L'enregistrement des apparences visuelles devait créer le besoin d'une appréhension complète du réel, par le mouvement de sa dialectique avec le monde : allant vers les formes sensibles, il était ressenti dans sa coupure de l'univers sonore comme arrêté en chemin, incomplet, en devenir vers un accomplissement qui s'emparerait de toutes formes. Cependant que les techniciens cherchaient le procédé qui ferait du cinéma ce qu'il tendait à être, les cinéastes essayaient de suppléer à son mutisme de deux manières très différentes. La première, en orientant l'image vers la signification purement plastique, ce qui aboutit au monstrueux hybride d'un art d'appréhension objective de l'apparence voué à l'enregistrement du faux (2) (hybride dont le "caligarisme" est la manifestation la plus typique et la plus insupportable) : ce faisant, le cinéma perdait son extraordinaire originalité pour se mettre à la traine des arts dont la matière n'est pas le monde, mais la métaphore du monde. La seconde, en hachant le déroulement des images d'intertitres, comme Griffith ou Stroheim. Remarquons que cette dernière solution préservait la franchise essentielle de notre art : un film de Griffith n'est pas du cinéma qui a trahi le cinéma, c'est du cinéma auquel il manque la parole, du cinéma attentif à son être et placé sur la voie centrale de son devenir. De cette voie qui passe par Griffith, Stroheim, Murnau, divergent nous l'avons vu de multiples voies de garage, plastique picturale, truquages surréalistes, expressionnisme allemand, et tous ces films égrotants, dits "d'avant-garde" ou "expérimentaux", qui sont le dernier sursaut d'une esthétique minée par sa contradiction interne.
Footnotes:
(1) Ce paragraphe que je croyais devoir défendre de la sorte était écrit quand j'en trouvai la meilleure justification dans un article d'André Bazin, recueilli dans Qu'est-ce que le cinéma ? et intitulé Le Mythe du Cinéma Total. Citons : "Tout me semble se passer comme si l'on devait renverser ici la causalité historique qui va de l'infrastructure économique aux superstructures idéologiques et considérer les découvertes techniques fondamentales comme des accidents heureux et favorables, mais essentiellement seconds par rapport à l'idée préalable des inventeurs. Le cinéma est un phénomène idéaliste. L'idée que les hommes s'en sont faite existait tout armée dans leur cerveau, comme au ciel platonicien, et ce qui nous frappe c'est bien plutôt la résistance tenace de la matière à l'idée, que les suggestions de la technique à l'imagination du chercheur." Et plus loin : "Si les origines d'un art laissent apercevoir quelque chose de son essence, il est permis de considérer les cinémas muet et parlant comme les étapes d'un développement technique qui réalise peu à peu le mythe originel des chercheurs. On comprend, dans cette perspective, qu'il soit absurde de tenir le cinéma muet pour une sorte de perfection primitive dont s'éloignerait de plus en plus le réalisme du son et de la couleur."
(2) Cf. la définition de Valéry, contemporaine de cette époque : "Le cinéma est l'art de faire du faux avec du vrai."
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