Ainsi, un art dont la singularité est d'être fondé sur la technique, au sens mécanique du mot, se trouve de ce fait capable de progrès, notion incompatible avec la conception traditionnelle de l'art. Son premier principe, l'œil enregistreur, indique sa vocation de placer l'homme devant le monde, et par conséquent son accomplissement idéal, qui est d'être doué de sens aussi subtils que les sens humains (1). Moins ces sens sont affinés, plus l'œuvre donne une sensation d'inachèvement et de malaise. Il faut oser dire que le cinéma commence avec le parlant. Ce qu'on a coutume d'appeler les chefs-d'œuvre du muet ne sont que les étapes d'un défrichement ; il s'agit de les replacer dans leur perspective balbutiante, approximative, quel qu'ait été le génie de leurs auteurs. Ce génie n'est pas en cause, mais les moyens à son service. Imaginons les Tournesols de Van Gogh dessinés à la craie, ou Mozart devant son tam-tam. Et même, les tournesols à la craie s'accommoderaient de ce postulat, le tourneraient à leur avantage ; Mozart inventerait un langage en frappant sur la peau tendue. Mais il n'y a pas de langage à inventer avec l'œil irréfutable, pas de conventions à établir au départ : si je plante ma caméra dans un coin et que les acteurs viennent à tour de rôle déclamer devant elle avec des gestes de théâtre, je ne fais pas "du cinéma", je transforme le spectateur en un paralytique auquel une troupe de patronage vient donner représentation. Je ne le mets pas en prise directe sur le monde, je lui offre ce que le théâtre lui offrait déjà, mais en en ôtant la motivation, le rituel, pour ne laisser que le résultat et de ce fait lui restituer son artifice, comme si ma caméra s'était arrêtée devant la scène afin de la considérer du dehors. En effet le spectateur ressent confusément que cet œil glacé, posé sur ces formes, les objective, les dépouille de leur valeur de langage, met à nu leur mensonge qui ne procède plus d'une communication métaphorique, puisque la complicité est rompue entre le regard et l'objet. En d'autres termes, toute déformation de la réalité à des fins d'expression, condition des arts traditionnels, par le fait qu'elle arrive au spectateur de cinéma à travers l'objectivité de la caméra, se révèle comme mensonge. La pancarte élisabéthaine où est inscrit le mot "Forêt", sur la scène est la meilleure image de la forêt. Cette même pancarte, filmée, ne sera que pancarte et absence évidente de forêt. C'est que le lieu idéal n'est pas proposé directement au regard prévenu, il l'est par le moyen d'un regard intermédiaire dont l'innocence et l'insensibilité corrodent au passage sa volonté d'expression. L'hérésie qui a le plus nui à l'épanouissement du cinéma a été de le tenir pour un simple jeu d'images susceptible de toutes les combinaisons possibles (exemple : les surimpressions), en oubliant le point de départ de ces images : un regard sur le monde sensible. De cet oubli résulte presque entièrement le caractère caduc d'une grande partie de la production d'avant guerre. Chaque fois qu'une combinaison entre en conflit avec sa condition originelle (ainsi le vent qui souffle du miroir dans L'Age d'Or), l'immense pouvoir de crédibilité de la photographie se retourne contre lui-même pour dénoncer l'invraisemblable, multiplié par l'apparence du vrai. Ce qui pourrait être poésie dans les mots, parce que le langage est apte à refléter les combinaisons illimitées de l'esprit, n'est que truquage dans les limites du regard. Remarquons que le cinéma laisse derrière lui les "cinéphiles" et ne se permet plus telles monstruosités que vénèrent encore les amateurs. Il y aurait une analyse à faire, laquelle excéderait le propos de cette étude, des excroissances qui à un certain moment ont étouffé un art enivré de lui-même et croyant explorer ses ressources, alors qu'il se détachait de sa vérité profonde. Ainsi les essais de caméra subjective qui, en introduisant de force le spectateur dans le spectacle, lui proposent un double qu'il ne reconnaît pas.
Footnotes:
(1) Importance de la photographie : de sa qualité dépendent pour une part la sensation du volume spatial, le grain de la lumière, les jeux ténus de l'épiderme.
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