Light Sleeper - Late Night Writings On Cinema
       
Sur Un Art Ignoré
By Michel Mourlet
 
 

La prise de conscience progressive de sa nature propre, ajoutée à sa faculté de perfectionnement technique dans la franchise et l'adéquation au réel, entraîne une conséquence irritante : à mesure que le cinéma progresse, ses anciennes œuvres se démonétisent au profit des nouvelles. Il y a dans le public de cinéma une superstition des vieux chefs-d'œuvre qui s'explique de différentes façons. La première, par sentimentalité : on aura peine à renier ses premières et enthousiasmantes découvertes, même si le charme s'est enfui devant l'approfondissement de la connaissance et la maturité du goût. Une autre raison de cette superstition est qu'en dépit de l'évidence on n'admet pas la différence entre le cinéma et les autres arts, et l'on imagine un même rapport entre un film de la période d'enfance et un film adulte qu'entre une sculpture primitive et une sculpture de Houdon. Mais c'est ne pas voir que d'une part nous sommes en présence de deux âges de l'humanité, deux conceptions du monde s'exprimant avec des moyens invariables, tandis que de l'autre nous avons le même homme, d'abord paralysé, muet, atteint de troubles visuels, puis en possession de toutes ses facultés. Enfin, une troisième raison est que le cinéma muet offre plus de prestiges au néophyte, est plus facilement accessible par l'extériorité de son esthétisme. On peut entendre, au cours de la projection de ces films de papier gaufré et d'ombres chinoises, dont un bon exemple est Marcel L'Herbier, des spectateurs soupirer après l'heureux temps d'un cinéma plein de merveilles pour les yeux. Il ne faut pas trop se moquer. Nous avons tous plus ou moins été ce spectateur à l'âme simple. L'inquiétant n'est pas de commencer par là mais d'y rester, stagnation où se complait la majeure partie des "cinéphiles", race étrange, moutonnière, docile aux modes, en divorce flagrant avec le cinéma dans la reconnaissance de sa pureté et ses approches du point de perfection.

 

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